samedi 9 décembre 2017

1773 – Premiers concerts, et premiers fans pour la petite Nancy Storace



Lettre de fan à Nancy Storace en 1773 - (c) DR


Vers la fin août 1773, Nancy Storace, qui n’a pas encore 8 ans, se produit en concert à Southampton. S’y produit également le violoniste espagnol Nicholas Ximenez, un collègue de Stefano Storace, le père de la petite fille.

De prime abord, l’expérience ne semble pas concluante, le public ne semblant tout d’abord pas au rendez-vous… En effet, quelques jours après, une lettre publiée dans un journal local affirme que :

Ce qui m’a poussée à prendre la plume est le grand plaisir que j’ai eu mercredi dernier à entendre Miss Storace chanter aux Martin’s Rooms, une fillette qui n’a pas encore huit ans, et qui me semble être une fillette surprenante, probablement sans égale parmi celles de son page ; sa jolie figure (silhouette), sa voix et son goût sont admirables ; et ce qui augmente encore mon étonnement est sa manière de chanter magistrale, avec une prononciation claire et distincte : j’étais navrée de voir le peu de public présent à ce concert ; et j’ose avancer que les ladies et les gentleman de notre ville n’aient pas eu conscience de son mérite, mais j’espère qu’ils montreront que son mérite ne restera pas sans écho, par leur généreuse présence de mercredi prochain, lorsqu’elle se produira, pour la seconde fois, aux Martin’s Rooms.

Les concerts draineront apparemment suffisamment de monde pour que la très jeune artiste ait droit à son concert à bénéfice…. mais son père a sans doute perdu de l’argent dans l’entreprise. Néanmoins, l’expérience que gagne la petite Nancy est précieuse. L’habituer à se produire en public a sans doute autant d’importance que le gain des concerts, même si ce dernier n’est pas négligeable…

A lire cette lettre ouverte signée par un simple « MARIA », on pourrait penser que la petite chanteuse s’est gagné une admiratrice. Mais ce document est-il réellement sincère, et ne s’agit-il pas plutôt d’un « puff » ?

Un « puff » est une mention orientée, souvent payée par les artistes eux-mêmes ou les théâtres, pour faire « monter la sauce » et occuper une surface médiatique. On les qualifierait aujourd’hui d’« articles commerciaux »… avec la réserve que cette mention n’est évidemment jamais faite !

Un éminent personnage de Richard Brinsley Sheridan, dans sa pièce parodique sur le théâtre The Critic (1779), nommé Puff, explique d’ailleurs comment bonimenter dans les journaux avec « the PUFF DIRECT – the PUFF PRÉLIMINARY – the PUFF COLLATÉRAL – the PUFF COLLUSIVE, and the PUFF OBLIQUE, or PUFF by IMPLICATION » (I, sc. 2.) !

Quoi qu’il en soit, c’est le début d’une carrière tant au concert qu’à l’opéra qui ne s’achèvera qu’en décembre 1808.


Cette lettre et les puffs sont évoqués pages 29 et 30
de la biographie de Nancy Storace,
par Emmanuelle Pesqué

mercredi 22 novembre 2017

Michael Kelly (1762-1826), ami et collègue de Nancy Storace



 Michael Kelly par Adele Romany (c) Garrick Club

Portrait de Michael Kelly
par Adele Romany
(vers 1802-1814)
(Collections du Garrick Club)

Né à Dublin le 25 décembre 1762 (ou le 12 août, comme le précisait une gravure de sa pierre tombale), le ténor Michael Kelly était le fils de Thomas Kelly, maître de cérémonie suppléant du château de Dublin et marchand de vin, et d’une ancienne Miss McCabe. Il eut treize frères et sœurs. Le mariage de ses parents avait été mouvementé : la jeune fille, catholique de bonne famille, avait été enlevée par son soupirant. Les parents finirent cependant par leur pardonner…
Si l’on en croit le ténor (qui nous a laissé des mémoires très détaillées), son enfance se déroula dans un climat hospitalier et rempli de musique : son père fut probablement aussi musicien professionnel, comme en attestait des registres de compte désormais détruits (voir Highfill, etc.) Le talent du petit garçon fut développé par une série de professeurs, parmi lesquels on compte Michael Arne pour le pianoforte, et « Passerini, Pereti, San Giorgi pour le chant » (Highfill), sans oublier Venanzio Rauzzini, de passage à Dublin.

En mai 1777, Michael Kelly fit ses débuts scéniques dans le rôle du comte de La Buona Figliola (Piccini) au Fishamble Street Theatre. Son succès le fit réengager au Crow Theatre dans le rôle-titre de Cymon (sous la direction du compositeur Michael Arne), puis Master Lion dans Lionel and Clarissa, à son propre bénéfice.

En 1779, suivant les conseils de Rauzzini, le jeune ténor partit pour l’Italie. A Naples, il suivit l’enseignement de Finaroli, puis, en été 1780, du grand castrat Aprile.
Il fut engagé au concert et à l’opéra par toute l’Italie : il se produisit Livourne (où il rencontra Stephen et Nancy Storace ; rencontre dont il rend compte de manière flamboyante dans ses mémoires, mais infirmée en partie par d’autres contemporains), Pise, Florence, Bologne, Venise, Brescia, Trévise, Vérone, Parme l’entendirent, ainsi que Graz, en octobre 1782.
Une offre d’engagement pour Drury Lane lui parvint alors, mais il la déclina, suite à la désapprobation de son père. Il faisait bien : à Venise, il fut invité par le Comte Durazzo (l’ambassadeur de Joseph II) à rejoindre la troupe italienne montée par l’empereur à Vienne, et y retrouva Nancy Storace, dont il fut l’un des deux témoins de mariage (en 1784).

A Vienne, il crée et/ou chante dans des opéras de Mozart (il crée Basilio et Don Curzio dans Le Nozze di Figaro), de Salieri (La Scuola de’gelosi), de Martin y Soler (Una Cosa rara), Sarti (Fra i due litiganti ; Le Gelosie Villane), Paisiello (Il Barbiere di Siviglia ; La Frascatana), Guglielmi (Le Vicende d’Amore), Storace (Gli sposi malcontenti ; Gli Equivoci), Gluck (Iphigénie en Tauride ; Alceste)..... et se produit dans divers concerts profanes et sacrés.

A Vienne, il fréquente Gluck et Haydn. Outre le milieu artistique, il fraie également avec la plus haute société de son temps, avec des bonheurs divers : si les bonnes fortunes amoureuses semblent ne pas lui avoir fait défaut, ses dettes de jeu sont astronomiques…

Ses souvenirs de sa période viennoise, bien que parfois confus, restent une source de première main sur la vie lyrique viennoise et nous donnent des éléments précieux sur Mozart, dont il aurait été l’ami. Mais Kelly est souvent prompt à se donner le premier rôle et à escamoter certains éléments à son profit, aussi convient-il de se méfier de certaines de ses assertions.

En février 1787, le ténor quitte Vienne pour Londres, en compagnie des Storace, de Thomas Attwood (compositeur élève de Mozart) et de l’amant de Nancy, Lord Barnard. Passant par Salzbourg (où ils rencontrent Leopold Mozart), ils s’arrêtent également à Paris (où Kelly profite abondamment des spectacles parisiens), le groupe (scindé en deux) parvient à Londres.

C’est dans cette capitale qui lui était jusqu’alors inconnue que Kelly va continuer sa carrière lyrique. Engagé au théâtre de Drury Lane, il y fait ses débuts le 20 avril 1787 en Lionel dans A School for Fathers (remaniement de Lionel and Clarissa). Son succès est immédiat. Kelly chantera dans cette compagnie durant 33 ans.

C’est à cette période qu’il rencontre la ravissante soprano Anna Maria Crouch, qui était la Clarissa de ses débuts londoniens. Devenue son élève, elle troqua rapidement ce rôle pour celui de maîtresse. Mr Crouch semble avoir toléré ce « ménage à trois » jusqu’à son départ avec sa propre maîtresse, en 1791. Crouch et Kelly vécurent maritalement jusqu’à la mort de cette dernière, en 1805, mais elle n’est jamais mentionnée comme sa compagne de manière explicite, dans les Reminiscences signées par son compagnon… Sans doute, un début de puritanisme, d’autocensure, ainsi que la certitude que cette cohabitation était connue de tous expliquent cette omission…


Michael Kelly par De Wilde (c) Garrick Club

Michael Kelly par De Wilde (c) BNF Gallica


Portrait de Michael Kelly en Cymon
par Samuel De Wilde (Collections du Garrick Club)
et gravure tirée du portrait,
par William Satchwell Leney (1795) (Collections BNF Gallica)


Engagé aux concerts commémoratifs haendéliens à l’Abbaye de Westminster (ainsi que Nancy Storace), sa prestation y est remarquée. Cette participation, ainsi que ses apparitions pour les oratorios, marque également le début d’une longue carrière au concert à Londres.

En juin 1787, Kelly apprend le décès de sa mère (c’est en arguant de sa maladie qu’il avait obtenu son congé de Vienne…) et il part à Dublin avec les Crouch : ils y donnent concerts et représentations d’opéra, suivis par une tournée irlandaise.

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