vendredi 30 septembre 2016

Stephen Storace (1762-1796), compositeur




Portrait du compositeur Stephen Storace (1762-1796) f'rère de Nancy Storace


Stephen John Seymour Storace, né le 4 avril 1762, est le premier enfant de Stefano Storace et d’Elizabeth Trusler.

Enfant, il apprend le violon et le clavecin. Son ami, le ténor Michael Kelly, dira dans ses Reminiscences, que

Nancy […] pouvait jouer et chanter à vue aussi précocement qu’à huit ans ; elle montra un génie extraordinaire pour la musique et Stephen, le fils, pour toutes choses ! C’était la personne la plus douée que j’ai jamais rencontrée ! Un enthousiaste et un génie. Mais en ce qui concerne la musique et la peinture, c’était réellement surnaturel ! J’ai souvent entendu Mr. [Richard Brinsley] Sheridan dire que s’il avait fait des études de droit, il serait devenu Lord Chambellan.

Entre 1773 et 1778, Stephen est envoyé en Italie, au conservatoire San Onofrio à Naples, où son père avait fait des études musicales, pour y étudier la composition. Sa notice nécrologique parue dans The Oracle (18 mars 1796) précise ironiquement qu’il pensa que « l’étude de la composition était plus respectable que de […] gratter des boyaux de chat » !

Il n’est pas un élève très assidu : le peintre gallois Thomas Jones qui se liera d’amitié avec lui, témoigne dans son journal que Stephen est plus attiré par la peinture que par la musique. Ils font de nombreuses excursions ensemble dans les environs de Naples.

La famille Storace est réunie pour Noël 1778. Stephen suit donc sa sœur et ses parents le long des étapes qui vont façonner la carrière de Nancy. Lorsqu’elle est engagée comme seconda donna au Teatro alla Pergola, à Florence, il tient le second clavecin.


Livret de Castore e Polluce de Bianchi

Livret de Castore e Polluce de Bianchi, mentionnant
« Al secondo Cimbalo Sig. Stefano Storace »
(Source : Museo internazionale e biblioteca della musica di Bologna)


En 1781, le livret d’une cantate (perdue) de Stephen, Orfeo negli elisi, est publié à Lucques.

A Livourne, en 1780, le frère et la sœur se lient d’amitié avec le ténor Michael Kelly, qui relate de façon fort amusante leur première rencontre.

Peu de temps après, Stephen retourne en Angleterre. On ne sait quelle est la raison de son retour. Un biographe de Nancy Storace, Geoffrey Brace, a avancé que la raison en était la mort de Stefano Storace, mais on ne connaît pas la date de décès de ce dernier (Thomas Jones indique qu’il est décédé en 1783 ou 1784).



The curfew tolls the knell
(sur un texte de Thomas Gray (1716-1771))
Philip Langridge, baryton


Stephen tente de se faire un nom à Londres et à Bath. Il publie plusieurs pièces de musique de chambre, ainsi que des pièces vocales, comme Eight Canzonetts et A New Recitative and Rondo (« Ah se Poro mai vedi ») en 1782. Il enseigne également la musique et est également engagé comme instrumentiste au festival de Salisbury.

Alors que Nancy Storace chante comme prima buffa à Vienne, Stephen y fait plusieurs séjours. On lui commande deux opéras, Gli sposi malcontenti (1785) et Gli equivoci (1786) qui sont créés au Burgtheater (C’est d’ailleurs lors de la première de Gli sposi malcontenti que Nancy perd sa voix, et restera plusieurs mois loin des scènes). C’est vraisemblablement grâce à l’influence de sa sœur que Joseph II lui passa commande, puisqu’on n’avait entendu à Vienne qu’un air d’insertion composé pour sa sœur.

L’influence que Mozart eut sur la musique de Storace est évidente, et on le présente souvent comme son élève, mais ce n’est pas attesté.

C’est cependant chez lui (logeait-il alors chez sa sœur ?) qu’eut lieu l’un des concerts privés les plus célèbres des années 1780 : ainsi que se souviendra le ténor Michael Kelly,

Storace organisa pour ses amis une séance de quatuors. Les interprètes étaient tolérables ; aucun d’eux n’excellait sur son instrument, mais ils n’étaient pas dépourvus de science, ce qui sera admis, je l’espère, lorsque je les aurais nommés :
Premier violon, HAYDN
Second violon, Baron DITTERSDORF
Violoncelle, VANHALL
Alto, MOZART
Le poète Casti et Paisiello étaient dans le public. J’en étais, et un délice plus grand ou plus remarquable ne se peut concevoir.

Lors de son dernier séjour viennois, le 20 février 1787, Stephen fut brièvement incarcéré, à la suite d’une altercation avinée dans la salle de bal de la Redoute. C’est l’incident le plus documenté de sa vie.

De retour à Londres en mars 1787, Stephen est engagé à l’opéra italien, le King’s Theatre in the Haymarket. Il avait été préalablement chargé par Gallini, le manager, de rapporter d’Europe des partitions italiennes d’opere buffe à succès.

Il dirige le premier opéra dans lequel chante Nancy, Gli Schiavi per amore, une version modifiée de Le Gare generose de Paisiello. Stephen compose des airs d’insertion pour sa soeur, dans les opéras italiens dans lesquels elle apparaît. L’un de ces airs, très populaire, est même l’objet d’un procès de Stephen aux éditeurs Longman & Broderip pour contrefaçon.

Le 4 mars 1788, c’est la première de son seul opera buffa créé en Angleterre, La Cameriera astuta. C’est un semi échec, le public ne comprenant pas que la partition se moque des styles italiens et français… Il n’en reste que le livret et des extraits publiés en version réduite, clavier-chant.
En 1788, Stephen devient membre de la Royal Society of Musicians. Ses activités professionnelles y sont décrites comme « professeur de clavecin et de chant – compositeur et éditeur de musique ».

La même année, le 23 août, il épouse Mary Hall, fille du graveur John Hall. Stephen et Mary ont un fils, Brinsley John, qui mourra prématurément en 1807. Le couple s’établira au coin de la rue où habitaient Nancy et sa mère. Ils eurent également une maison de campagne à Hayes, dans le Middlesex.


maison de campagne de Stephen Storace, frère de Nancy Storace

The Chesnuts, bien avant sa démolition en 1963.
(Source inconnue. Merci à B. J. pour la photographie.)


Entre 1787 et 1789, Stephen publie sa Storace’s Collection of Harpsichord Music. Dans cette compilation de partitions, paraissent deux morceaux inédits de Mozart, ce qui laisse entendre qu’ils étaient restés en contact.

Sans doute déçu par la réception de La Cameriera Astuta, Stephen décide de partir au théâtre de Drury Lane, où il devient de facto le compositeur du théâtre : Thomas Linley senior, malade, lui délègue ses fonctions.

Il compose alors pour Drury Lane toute une série d’opéras en anglais. La pièce qui lance réellement sa carrière est The Haunted Tower, une mainpiece (pièce ou opéra présentée en première partie de soirée) qui met en vedette sa sœur, venue rejoindre la troupe, à la suite de l’incendie du King’s Theatre.

Dès lors, Stephen écrit des opéras pour Drury Lane, collaborant principalement avec les librettistes James Cobb et Prince Hoare. La plupart de leurs afterpieces (pièces ou opéras plus courts, présentés en seconde partie de soirée) ont été écrit pour les soirées à bénéfices de leurs chanteurs habituels : les jeunes premiers Michael Kelly et Anna Maria Crouch et le couple comique formé par Nancy Storace et de John« Jack » Bannister.

Utilisant la forme popularisée par Thomas Linley, Samuel Arnold et William Shield, les opéras anglais de Stephen Storace font alterner la musique et les dialogues parlés. Mais il glisse progressivement vers des opéras plus complexes où la musique n’est pas uniquement séparée de l’action. Utilisant sa formation italienne, Stephen Storace fusionna davantage théâtre et musique, parvenant à imposer petit à petit des finales musicaux qui font avancer l’action.

Ses opéras, comme ceux de ses contemporains, sont des pasticcios : le compositeur choisit et adapte des airs déjà connus (et annoncés comme tels) au milieu de numéros nouveaux. Il est autant apprécié comme compilateur que comme compositeur.

La plupart de ses opéras anglais ne subsistent qu’en versions réduites : le théâtre de Drury Lane où étaient conservées les partitions, brûla en 1809 et les partitions qui circulaient dans les théâtres de province n’ont pas été retrouvées. En effet, les opéras de Storace, bien que faisant l’objet d’insertions diverses, furent données régulièrement en Grande Bretagne et aux Etats-Unis jusque dans les années 1850.

détail d'un playbill de Drury Lane en 1791

Détail d’un playbill du 24 avril 1791
(Collection privée de l’auteur)


Au milieu d’une production écrite pour mettre sa sœur en valeur, Stephen écrit deux opéras où elle ne figure pas, Lodoiska (1794) et un opéra sérieux en anglais, dans la veine d’Arne, Dido, Queen of Carthage (1792) qui est un échec cuisant. La musique en est perdue.

En 1793 et 1794, alors qu’on rebâtit le théâtre de Drury Lane, il est co-manager de l’Opéra italien avec Michael Kelly.

Tombé malade durant les répétitions de The Iron Chest, Stephen meurt peu de temps après la première, le 15 mars 1796. Il est enterré à St. Marylebone.

Nancy Storace et Michael Kelly adaptent des partitions préexistantes au livret afin de terminer son dernier opéra inachevé, Mahmoud ; or The Prince of Persia, dont la première a lieu le 30 avril 1796. C’est dans cette œuvre que le jeune ténor John Braham fait des débuts opératiques remarqués à Drury Lane. Il avait été choisi par le compositeur, qui l’avait fait engager pour cette prise de rôle. Braham deviendra par la suite le compagnon de Nancy.

The Iron Chest et Mahmoud seront publiés en 1797. Sur le frontispice de cette édition figure le seul portrait connu de Stephen Storace. Ayant été réalisé à partir d’une miniature pour laquelle le compositeur n’avait pas posé, il ne serait pas du tout ressemblant !...

On connaît bien peu de choses de sa vie privée. Ses relations avec Nancy ne sont pas réellement documentées, mais cette dernière semble avoir défendu les œuvres de son frère avec beaucoup de vivacité.

Son épouse Mary se remariera en novembre 1801.

A sa mort, The Oracle le décrivait ainsi :

On a parfois mal jugé son caractère – il ne possédait pas l’art de désillusionner les gens poliment. Il disait ce qu’il pensait de manière brute et sans détours – on pouvait se fier à son opinion pour sa valeur et sa sincérité – il avait une capacité à prendre des décisions promptement, et c’était parfois pris pour de la rudesse – attentif à ses propres intérêts et ne se faisant pas dévier de sa course – il provoquait parfois des commentaires qu’il ne méritait pas – on le connaissait comme étant un homme amical et honnête.


Une lettre autographe de Stephen Storace, adressée à Richard Brinsley Sheridan, le propriétaire principal de Drury Lane est conservée à la bibliothèque de l’Université de Yale, Beinecke Rare Book and Manuscript Library.


Liste des opéras de Stephen Storace

En gras, les opéras dans lesquels Nancy Storace a chanté. La date indiquée est celle de la création.

Gli Sposi malcontenti (Vienne, 1er juin 1785)
Gli Equivoci (Vienne, 27 décembre 1786)
La Cameriera astuta (Londres, 4 mars 1788)
The Doctor and the Apothecary (Londres, 25 octobre 1788)
The Haunted Tower (Londres, 24 novembre 1789)
No Song, No Supper (Londres, 16 avril 1790)
The Siege of Belgrade (Londres, 1er janvier 1791)
The Cave of Trophonius (Londres,3 mai 1791)
Poor Old Drury (prélude avec de la musique) (Londres, 22 septembre 1791)
Dido, Queen of Carthage (Londres, 23 Mai 1792)
The Pirates (Londres, 21 novembre 1792)
The Prize (Londres, 11 mars 1793)
My Grandmother (Londres, 16 décembre 1793)
Lodoiska (Londres, 9 juin 1794)
The Glorious First of June (Londres, 2 juillet 1794)
The Cherokee (Londres, 20 décembre 1794)
The Three and the Deuce (Londres, 2 septembre 1795)
The Iron Chest (Londres, 12 mars 1796)
Mahmoud; or the Prince of Persia (Londres, 30 avril 1796)


Sources


GIRDHAM, Jane, English Opera in Late Eighteenth Century London. Stephen Storace at Drury Lane. Oxford, 1997.

GIRDHAM, Jane, « A Note on Stephen Storace and Michael Kelly. » dans Music and Letters, 76, n°1 (1995), p. 64-67.

dimanche 25 septembre 2016

Per la ricuperata salute di Ofelia (Mozart, Salieri, Cornetti)


Première page du livret de Per la ricuperata salute di Ofelia (Da Ponte, Salieri, Mozart, Cornetti)


En décembre 2015, le musicologue et compositeur Timo Jouko Herrmann, spécialiste de l’œuvre de Salieri, a fait une remarquable trouvaille, alors qu’il dépouillait le catalogue de la bibliothèque musicale du Musée national de Prague : il s’agit d’une version imprimée de la cantate « Per la Recuperata Salute di Ofelia » (écrite en 1785 pour célébrer le retour sur les planches de la cantatrice, future créatrice de Susanna des Nozze di Figaro de Mozart.
 
Longtemps considérée comme perdue, cette œuvre est exceptionnelle dans le corpus mozartien, puisque qu’elle a la particularité d’avoir aussi comme compositeurs la soi-disant bête noire de Mozart, Antonio Salieri, ainsi qu’un certain « Cornetti » dont l’identité est encore incertaine. Le poème est signé Lorenzo Da Ponte.

Il s’agit d’une version imprimée par Joseph von Kurzböck comportant le poème de 30 strophes écrit par Lorenzo Da Ponte, ainsi qu’une partition réduite (voix et basse) sur deux feuillets dépliants

On y trouve la mise en musique par Salieri des deux premières strophes, celle de Mozart pour les deux suivantes, et la reprise du début par « Cornetti ».

Cette version réduite est-elle due uniquement aux contraintes de l’impression ? Selon le musicologue, la partition imprimée, qui fait suite au poème, témoigne de « trous » et de manques divers. Il les a d'ailleurs complétés dans l'édition qu'il a publiée chez Hofmeister.


Détail de la partition de Per la ricuperata salute di Ofelia (Da Ponte, Salieri, Mozart, Cornetti)

Extrait de la partition 
 Národní Muzeum - Ceské Muzeum Hudby, Praha.)



« Per la Recuperata Salute di Ofelia » : un peu d’histoire…

Le 1er juin 1785, la cantatrice Ann Selina (Nancy) Storace perd sa voix en scène, lors de la création de Gli Sposi malcontenti, opéra de son frère Stephen. Cela retarda les répétitions et la mise au théâtre de La Grotta di Trofonio de Salieri, qui n’eut lieu que le 12 octobre 1785. Storace n’avait repris son service au Burghtheater, l’opéra de la Cour, que le 26 septembre. 

Le titre du poème de Da Ponte fait allusion à son personnage dans La Grotta di Trofonio, Ofelia, l’une des deux sœurs jumelles qui voit son caractère changer en pénétrant dans la fameuse grotte du mage.

On ne connaissait la cantate que par les annonces de la mise en vente par Artaria de sa partition : une première annonce est insérée dans le Wiener Blättchen du 26 septembre 1785, une autre dans le Wiener Realzeitung, le 18 octobre : 
 « Pour célébrer l’heureux rétablissement de la virtuosa favorite Mme. Storace, le poète de la cour impériale et royale Herr Abbate Da Ponte a écrit une cantate de réjouissance « Per la recuperata salute di Ofelia ». Cette dernière a été mise en musique pour être chantée avec accompagnement de pianoforte, par les trois célèbres Kapellmeister Salieri, Mozart et Cornetti, et est en vente aux éditions Artaria, Michaelsplatz, pour le prix de 17 kr. »

« Cornetti » n’est pas formellement identifié. 
Le biographe de Nancy Storace, G. Brace, a avancé qu’il pouvait s’agir de Stephen Storace, mais cela semble incertain. Ce dernier aurait certainement apposé son nom. On a avancé le nom du ténor Alessandro Cornet(ti) ( ? - v. 1795), un chanteur et pédagogue. 

Mozart n’a pas fait d’entrées pour cette cantate dans le catalogue thématique de ses œuvres, Salieri ne la mentionne pas non plus. On ne connaît à ce jour aucune copie de l’impression d’Artaria.

Quant à Da Ponte, il n’a pas mentionné ce poème dans ses Mémoires. Est-ce étonnant ? La Grotta di Trofonio était de la plume de son grand rival, l’abbé Giambattista Casti…


La cantate a été recréée mardi 16 février 2016 au Musée national de la Musique de Prague.

Elle dure environ quatre minutes, et est ici jouée par le claveciniste Lukas Vendl.



On peut également entendre une interprétation vocale sur le poème de Lorenzo Da Ponte, par l'équipe de Tutti Mozart



Vicinius Kattah – pianoforte
Ute Groh – violoncelle baroque
Kate Rafferty – soprano

The Haunted Tower (La Tour hantée) (1789)


The Haunted Tower Stephen Storace 1789

Frontispice d’une des partitions imprimées, 
reprenant l’un des décors de la création.


Après l’incendie du King’s Theatre en juin 1789, Ann Selina (Nancy) Storace qui y tenait un emploi de Prima Buffa, est engagée la saison suivante au Theatre Royal, Drury-Lane où son frère Stephen Storace est déjà de facto compositeur en résidence (le vieux Thomas Linley en conserve néanmoins le titre). La jeune femme aborde donc un genre qui lui est totalement étranger. Elle s’est déjà produite dans sa langue maternelle mais l’oratorio est tout autre qu’une véritable pièce de théâtre, dont les longs dialogues alternent avec des airs et des ensembles... Il s’agit donc d’une nouvelle orientation de carrière, même si elle n’abandonnera pas pour autant l’opéra italien. Son frère lui concocte pour l’occasion un rôle qui met en valeur ses dons d’actrice (elle est capable de jouer et danser tout en chantant, ce qui est remarqué par la critique) et de chanteuse : elle ne sera pas dépaysée, car une partie des airs qu’elle chantera en anglais sont des adaptations de son répertoire italien.

Le 24 novembre 1789, Ann Storace fait ainsi ses débuts dans une mainpiece (composant la première partie de soirée, plusieurs œuvres s’enchaînant dans la programmation, tant théâtre parlé que chanté), The Haunted Tower (La Tour hantée), sur un livret de James Cobb (1756-1818). Ce dernier, employé à la East India Company, avait commencé sa collaboration avec Stephen Storace en 1788 avec une adaptation du Doktor und Apotheker (1786) de Ditters von Dittersdorf, The Doctor and the Apothecary. La majeure partie de sa carrière d’écrivain théâtral se fit d’ailleurs en collaboration avec le compositeur anglais.
 

Le livret

Voici le résumé de l’intrigue qu’en fait le Lady’s Magazine (décembre 1789) :

« Soupçonné de trahison, le baron d’Oakland a été banni par Guillaume le Conquérant. Par la suite, le roi, convaincu de son innocence, tâche de découvrir sa retraite ; en vain. Le baron trouve asile en France avec son fils, et meurt là-bas. Lord William, son fils, voyage jusqu’en Normandie où, sous le nom de Sir Palamede, il sert le puissant baron de Courcy ; il s’éprend de sa fille, Lady Elinor et en est aimé en retour. Le roi d’Angleterre, désireux de réparer les torts faits à la famille du baron d’Oakland, confère les titres et les biens de ce dernier à un membre éloigné de la famille, ancien laboureur, et pour le combler davantage de bienfaits, ordonne un mariage entre le fils du nouveau baron d’Oakland et Lady Elinor de Courcy.

Lord Edward, le fils du nouveau baron est épris d’Adela, une paysanne, qu’il s’arrange pour faire passer auprès de son père pour Lady Elinor de Courcy.

La véritable Lady Elinor arrive, et est persuadée par son amant [Sir Palamede qui se fait passer pour le bouffon de Lady Elinor] de se faire passer pour sa servante. Des scènes comiques s’enchaînent, causées par la rencontre entre la vraie et la fausse Lady Elinor. Pendant ce temps, le frère de Lady Elinor, le jeune seigneur de Courcy, jaloux du supposé Sir Palamede, qui a quitté la Normandie dans le même vaisseau que Lady Elinor, les suit en Angleterre. La revendication de Lord William sur la baronnie d’Oakland est acceptée par le roi, et il lève une armée de vassaux pour soutenir sa cause. A la recherche de l’armure de son père, il entre dans la tour, qui est supposée être hantée par les apparitions du vieux baron. Cette fable a été entretenue par les serviteurs, qui par ce stratagème, ont écarté la famille de ces chambres où ils font bombance le soir. Le baron en voyant l’un d’entre eux sortir à minuit de la cave où est conservé le vin, par en dessous de la pièce qu’on pense hantée, tout en laissant la porte ouverte, y entre, et s’y fait enfermer. Alors qu’il s’y trouve, entendant le bruit de la fête des serviteurs qui sont retournés là via les caves, et qui mangent et boivent dans l’appartement juste au-dessus, il monte au moyen d’une trappe ; ayant entendu l’un d’entre eux déclarer qu’il a fait circuler ce récit pour pouvoir s’assurer de garder la place pour eux, [le baron] les gronde pour leur polissonnerie, les menace bruyamment, quand il est alarmé par l’écho du catch qu’ils viennent juste de finir de chanter, résonner à travers les voûtes de la tour. Sa peur s’accroit considérablement par le son d’une cloche et par la vision d’une silhouette revêtue de l’armure (qu’il reconnait comme celle autrefois portée par le défunt Lord William), et il traverse les appartements et s’enfuit. [Le « fantôme » est en fait Sir Palamede/Lord William revêtu de l’armure de son père.] Le son de la cloche était le signal de l’attaque du château par Lord William et ses vassaux. Le château tombe facilement dans les mains des troupes de Lors William, assisté par le jeune baron de Courcy, qui découvre que Sir Palamede est l’homme que le roi souhaite pour époux à Lady Elinor, et l’opéra se conclut par le double mariage de Lord William et Lady Elinor, et Edward et Adela. »


Bien que comportant quelques raccourcis, ce résumé de l’action en donne les principaux points. Il est intéressant de noter que seule l’intrigue principale a fait l’objet de la considération du chroniqueur : le couple secondaire (Adela-Edward) n’est mentionné qu’en passant, alors qu’une bonne partie du comique des situations repose sur la position en porte-à faux des deux jeunes gens…

Si les critiques anglais jugèrent d’un assez mauvais œil le texte du livret, c’est qu’ils se fondaient sur des critères purement dramatiques et littéraires qui ne prenaient pas en compte l’un de ses principaux apports : en dépit d’une intrigue parfois embrouillée et de l’artificialité du ressort « surnaturel » de la péripétie finale, ce texte présente une typologie de rôles suffisamment diversifiée pour assurer la variété des situations et des quiproquos. Un sujet français, alors que la situation politique française agitait le pays, était un attrait supplémentaire… La réconciliation franco-anglaise (par le biais des épousailles finales) était loin d’être acquise dans la réalité : le pays commençait à se déchirer entre tenants et opposants de la Révolution. S’il est difficile de savoir quels étaient les opinions politiques de Stephen Storace (il mit par la suite en musique les tourments de Marie-Antoinette et semble avoir été royaliste), le propriétaire de Drury-Lane n’était autre de Richard-Brinsley Sheridan (1751–1816), membre du Parlement et dramaturge, ami de Charles Fox et du Prince Régent… et donc fermement pro-Révolutionaire.

Le livret s’inscrit dans la vogue du mouvement « Gothique » (qui balaya l’Angleterre à la suite de la parution de The Castle of Otranto d’Horace Walpole en 1764), bien que le fantôme de la tour reste bien extérieur à l’intrigue (il s’agit en fait du bruit suscité par les domestiques qui souhaitent vider en paix la réserve de vin du Baron et le « spectre » n’est autre qu’une supercherie de l’héritier légitime et spolié). Se déroulant au temps de Guillaume le Conquérant et jouant avec tous les codes du genre, l’intrigue conserve une partie des attendus du roman gothique et en joue ironiquement.

L’ordre établi est évidemment restauré à la fin de la pièce : le véritable héritier de la baronnie d’Oakland retrouve son titre et ses terres, et les paysans retournent dans la sphère qui est la leur. Cependant l’ironie de Sir William/Sir Palamede quand il moque le « baron » usurpateur (il a suffisamment d’argent pour payer des flatteurs) moque indirectement sa propre classe sociale, et les textes des airs soulignent la « liberté » des classes inférieures et le bonheur ressenti à s’y cantonner. Ainsi le malaise d’Adela et d’Edward à devoir jouer de grands personnages, rôles pour lesquels ils sont impropres et semblent ne pas avoir de désir, souligne la simplicité heureuse de la paysannerie, opposée à la sophistication de l’aristocratie. Le parvenu, dont la hauteur boursoufflée et le ridicule sont sources de comique, attire presque toutes les saillies contre la noblesse ; les vrais nobles, eux, sont montrés comme héroïques et courtois.

« Ces topoï reviennent souvent dans les pièces comiques de l’époque (malgré une propension à moquer les particularismes régionaux et le plouc-isme des bouseux. Si l’origine de la pièce a bien une parenté avec une pièce du Marquis de Sade, cette thématique est d’autant plus frappante.


Michael Kelly tenor

« Mr Kelly as Cymon
 "Cymon", acte III, sc. I / De Wilde pinxit ; Leney sculpsit »


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