samedi 31 décembre 2016

Vienne, 18 mars 1784 : concert de Nancy Storace au Burgtheater



A la fin de sa première saison viennoise, le 18 mars 1784, Nancy Storace prend son concert à bénéfice. Ces concerts ne sont autorisés qu’en période de Carême, lorsque les théâtres ferment leurs portes. C’est un privilège de pouvoir en donner, car ces concerts sont en général très rémunérateurs pour le ou la bénéficiaire.

Il s’agit d’une représentation (ou d’un concert) dont le produit est abandonné par le théâtre au bénéficiaire, théâtre déduisant généralement de la recette les frais d’occupation du lieu. Ce dernier organise entièrement la représentation, le programme, vends lui-même les billets et s’occupe de la publicité.

Certains interprètes se rendent réciproquement service en se produisant gratis pour leurs collègues. Il n’est donc pas étonnant de voir programmés deux musiciens proches de la cantatrice : son ami irlandais Michael Kelly, et le violoniste et compositeur anglais John Abraham Fisher, ami de Stefano Storace, le père de Nancy.

Grâce à l’annonce (certainement insérée par les intéressés eux-mêmes) dans Das Wienerblättchen, nous connaissons le programme de façon assez détaillée :

Une symphonie de John Abraham Fisher,
un air allemand d’Holzbauer interprété par Nancy Storace,
un concerto pour pianoforte de Sarti,
un air du même compositeur par le ténor Michael Kelly, futur créateur de Basilio et Curzio dans Le Nozze di Figaro de Mozart,
un concerto pour violon de et par J. A. Fisher,
une symphonie du même, un air concertant avec violon par N. Storace et J. A. Fisher,
une symphonie « avec des mélodies russes et tartares » par J. A. Fisher,
un rondò de Sarti chanté par N. Storace,
et pour conclure, une dernière symphonie non identifiée.




Das Wienerblättchen mars 1784 Nancy Storace

Das Wienerblättchen
daté du 18 mars 1784, p. 55


La programmation d’airs de Giuseppe Sarti est attendue, puisque son opéra Fra i due litiganti, il terzo gode, créé par Nancy Storace à La Scala en 1782, est le grand succès de la saison.

Le compositeur et violoniste virtuose anglais John Abraham Fisher (1744-1806) épousera quelques jours plus tard la cantatrice. Mais c’est une autre histoire…

vendredi 30 décembre 2016

Première des Nozze di Figaro : « l'opera m'ennuya »




Affiche de la première du 1er mai 1786
(Source : Wikipedia)


Johann Karl Christian Heinrich von Zinzendorf und Pottendorf (1739-1813), commença d’écrire quotidiennement son journal depuis l’âge de huit ans, et le tint jusqu’à sa mort. On conserve ainsi un riche ensemble d’avis et notations diverses sur la vie politique et sociale de Vienne, ainsi que sur ses diverses activités sociales… Soirées au théâtre et à l’opéra, tant dans les théâtres publics que privés, concerts dans les salons de l’aristocratie et théâtre amateur, ces divertissements aristocratiques auquel il était convié sont bien représentés dans son journal et offrent un panorama parfois détaillé de ses activités mondaines.

Ce spectateur assidu était présent le 1er mai 1786, à la première d’un opéra qui eut une certaine postérité : Le Nozze di Figaro (Les Noces de Figaro) de Mozart (il écrit d’ailleurs « Mozhardt »).

En ce cas précis, ses annotations sont demeurées célèbres, par sa formule lapidaire « l’opera m’ennuya ».




Journal de Zinzendorf, entrée du 1er mai 1786 (détail)
CLIQUER POUR AGRANDIR
Photographie © A-M. S.
(Mille merci...)



Une opinion singulière est-elle représentative d’un goût général ? Oui, si l’on prend en compte la personnalité du diariste, qui « se fie au jugement des autres en matière musicale, et qui fonctionne ainsi comme le représentant idéal de sa classe sociale », ainsi que l’explique la musicologue Dorothea Link, à laquelle on doit la publication de très larges extraits de ce journal entre 1783 et 1792. 


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jeudi 29 décembre 2016

John Braham (1774/7-1856), ténor et compagnon de Nancy Storace (2/2)



John Braham portrait de John Opie
Portrait par John Opie (R.A.)


La première partie de cette biographie se trouve ICI.

Reconnu comme l’un des plus grands artistes de son temps, le ténor John Braham (1774/7 ?-1856), fut le compagnon de Nancy Storace entre 1796-1797 et 1815.

Voici quelques éléments complémentaires sur sa vie professionnelle et privée, après le départ à la retraite de Nancy Storace, à la fin de la saison 1807-1808.




John Braham en Prince Orlando (The Cabinet)

John Braham en Prince Orlando (dans The Cabinet)
Gravure coloriée (1802)
(Conservée à la National Portrait Gallery, Londres)



Les années de triomphe (1809-1836)


John Braham fait partie de la troupe de Drury Lane de 1805 à la saison 1814-1815.

Il poursuit sa carrière de compositeur avec False Alarms, en collaboration avec King (3 janvier 1807), Kais, en collaboration avec Reeve (11 février 1808), The Devil’s Bridge (10 octobre 1812) et Narensky (11 janvier 1814).



avec John Braham

Affiche pour The Devil’s Bridge,
à Birmingham en 1827.
(Les airs populaires de Braham sont mis en avant dans cette affiche)


Le 24 février 1809, le théâtre de Drury Lane est détruit par un incendie. La troupe se délocalise au Lyceum. C’est là qu’est créé un opéra composé par Braham (en collaboration avec M. P. King), The Americans (27 avril 1811).

La ballade qu’il interprète et insère dans cet opéra, The Death of Nelson, aura une popularité durable jusqu’au début du XXe siècle. Selon la musicologue Mollie Sands,

au milieu de la scène, on voyait une tombe en marbre surmontée par une statue de Britannia, tête baissée en signe de deuil, tenant une couronne de lauriers. Le public se leva pour applaudir, jusqu’à l’entrée de Braham costumé en marin anglais, et qui débuta le récitatif "O'er Nelson's tomb" Les femmes sanglotèrent, les hommes se mirent à pleurer. Il y eut des applaudissements tumultueux et l’on dut bisser plusieurs fois. (« John Braham, Singer », p. 208).

Cet air sera un « air signature » de John Braham : il l’introduira dans de nombreux opéras et concerts. On raconte que la première fois que Lady Emma Hamilton, ancienne maîtresse de Nelson, l’entendit publiquement, elle se serait trouvée mal.

On peut en écouter ICI un enregistrement 78t, par Harold Jarvis, réalisé en 1908 :

Après avoir renégocié son contrat dans un Drury Lane reconstruit qu’il rejoint pour la saison 1812-1813, John Braham continue de se produire en province. Il est évidemment souvent présent à Bath (pour les concerts et dans des apparitions au théâtre de la ville), où réside toujours Rauzzini.

Quand leur vieux mentor décède en 1810, Braham lui érige un monument commémoratif, conjointement avec Nancy Storace.


Bath Abbey

Monument dédié à Venanzio Rauzzini, abbaye de Bath.


En 1816, après une dizaine d’années d’absence, Braham retourne au King’s Theatre.
Il y chante Sesto (La Clemenza di Tito) et Guglielmo (Cosi fan Tutte). Il y aurait fait preuve de talents d’acteur qui auraient grandement surpris son public, habitué à un jeu maladroit.

Cette même année, il se sépare de Nancy Storace après sa liaison avec Mrs Wright. Ces remous dans sa vie privée ne passent pas inaperçus de son public : Braham est hué lors d’une apparition durant les oratorios, ce qui le pousse à prendre la parole publiquement pour se défendre…

Est-ce par sentiment réel, ou le besoin urgent de se racheter une conduite ? Le mariage de Braham avec une jeune fille de près de 25 ans sa cadette semble l’avoir à nouveau fait admettre dans la bonne société. En se rangeant officiellement, le ténor renvoyait dans le passé sa très longue liaison avec Nancy Storace, et les ragots qui avaient entourés sa liaison avec Mrs Wright. Dès cette période, les allusions (souvent acerbes) à sa judéité semblent diminuer.

En 1819, le ténor retourne à Drury Lane où il n’avait pas chanté depuis quatre années.

Parallèlement, il s’associe à Attwood et Beale qui aménagent les Argyle Rooms en salle de concert. Cette spéculation immobilière et musicale, la Royal Harmonic Institution, inclut également la publication de musique imprimée. Des concerts ont lieu de 1820 à 1829, date à laquelle les associés se retirent d’une affaire trop coûteuse.

En 1824, John Braham chante Max dans la première production anglaise du Freischütz de Weber, au Lyceum (20 juillet 1824).

Il incarne également Sir Huon dans Oberon, créé à Covent Garden, le 12 avril 1826.
La scène « O, 'tis a glorious sight to see » est spécifiquement écrite pour le faire valoir, bien que Weber se soit plaint d’avoir à mettre en valeur les désidératas du ténor. Le compositeur écrit à sa femme : « Que faire ? Braham connaît son public, lequel l’idolâtre. » Il ajoute également « Ruler of this awful hour » à son intention.

Weber dirige les douze premières représentations. Déjà très malade, il décède le 4 juin 1826 : Braham sera l’un de ceux qui tiennent les cordons du poêle.



Playbill John Braham

Affiche de la 7e représentation d’Oberon.
(Détail)
(Collection E. Pesqué)


Pour le Lyceum, Braham compose Isidore de Merida (1827) et The Taming of a Shrew (1828)

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jeudi 15 décembre 2016

John Braham (1774/7-1856), ténor et compagnon de Nancy Storace (1/2)



L’un des plus grands artistes de son temps, le ténor John Braham (1774/7?-1856), fut le compagnon de Nancy Storace entre 1796-1797 et 1815.


portrait de De Wilde 1819


Aquarelle de Samuel De Wilde (1819)
(Conservée à la National Portrait Gallery, Londres)




Origines et jeunesse de John Braham


La date de naissance de John Braham est encore sujette à débat, tout comme ses origines familiales, mais la date de 1774 a été avancée par le musicologue David Conway, avec des arguments très convaincants.

Braham a souvent été présenté comme étant le plus jeune enfant de John Abrahams, un juif allemand et de son épouse Esther Abrams (décédée après 1798) ; il aurait donc été le frère ou le cousin de la fratrie Abrams, où se distinguèrent particulièrement les soprano et contralto Harriett et Theodosia. Cette attribution familiale traditionnelle a été mise en doute par David Conway, qui remarque fort justement que leurs carrières ne témoignent d’aucun lien spécifique, ce qui aurait été le cas s’ils étaient de la même famille.

Quant à la date de la naissance de Braham, elle a connu diverses variations du vivant même du chanteur : il est peut-être né le 20 mars 1774 ou 1777 à Londres.

De même, on sait peu de choses sur sa jeunesse : le ténor aurait été orphelin très jeune ; on affirmera qu’il vendait des crayons dans la rue pour subsister. Son oncle maternel supposé, le ténor Myer Lyon, connu professionnellement à Covent Garden sous le nom de Michaele Leoni ( ?-1797), un chanteur de la Grande Synagogue, l’aurait pris sous son aile et lui aurait donné des cours de chant. Braham aurait été éduqué à la Grande Synagogue de Duke’s Place à Londres ; il y aurait été meshorrer (chanteur de synagogue).

La première apparition professionnelle de Braham est le 21 avril 1787 à Covent Garden, pour la soirée à bénéfice de Leoni ; dans l’un de ses solos, il interprète « The Soldier tir’d of war’s alarms » de Arne. Entre juin 1787 et août 1788 il chante au Royalty Theatre, Covent Garden et au Little Theatre in the Haymarket.

Sa voix mue sans doute à cette période.


Apprentissage avec le castrat Venanzio Rauzzini


Vers 1788, après le départ de Leoni à la Jamaïque pour fuir ses créanciers, il devient le protégé des Goldsmid, une famille de financiers qui lui permet de rentrer en apprentissage auprès du castrat Venanzio Rauzzini, à Bath. Ce dernier avait été le professeur de chant de Nancy Storace.

Le banquier Abraham Goldsmid, qui avait rendu d’éminents services à la Nation durant les guerres napoléoniennes, en prêtant de l’argent à des taux très modestes, recevait chez lui Nelson et des musiciens comme Thomas Attwood, l’ancien élève de Mozart, et même Haydn.

Dès 1794, le jeune ténor se produit à Bath dans les séries de concerts organisés par Rauzzini et s’y taille une excellente réputation. L’année suivante, il donne des leçons de piano et de chant à Fanny Nelson, l’épouse du futur amiral.


Nancy Storace


Lors d’une visite à Bath, Stephen Storace entend le jeune homme et décide de l’engager pour son opéra Mahmoud, destiné au théâtre de Drury Lane. Le compositeur décède avant la première, et c’est une version achevée par sa sœur Nancy qui est créée le 30 avril 1796. Le début du jeune ténor de 19 ans est triomphal. Un critique enthousiaste écrit que

Toute l’histoire du Théâtre ne saurait produire un début tel que celui de Mr. Braham, vocalement parlant ; il est le premier ténor du monde, en ce qui concerne la science, le goût et l’exécution[.]

On note pourtant qu’il joue mal et que ses dialogues (parlés) ne sont guère audibles. Il ne sera jamais un acteur, même passable… mais ce défaut disparait devant son talent vocal.

Braham ne demeure pourtant pas à Drury Lane, malgré l’envie de Sheridan de l’y garder. Pour la saison suivante, 1796-1797, il est engagé au King’s Theatre, l’Opéra italien de Londres, ce qui reste exceptionnel pour un chanteur britannique. C’est le début d’une longue association avec ce théâtre.

Le 26 novembre 1796, il y chante l’un des rôles-titres du Zémire et Azor de Grétry ; on le verra également durant cette saison dans des opéras de Sacchini (Evelina) et Martín y Soler (L'arbore di Diana). Ses apparitions au concert et dans les oratorios cimentent également sa réputation, comme ses engagements dans les festivals provinciaux de l’été. A Covent Garden, il chante également le rôle de Carlos dans The Duenna, un rôle créé par Leoni qui avait été son premier professeur.

En 1796 ou 1797, il est devenu l’amant de Nancy Storace, ce qui défraye la chronique. L’opinion publique est également très virulente dans son antisémitisme. John Braham est en effet l’un des juifs les plus célèbres de la période, et son apparence accentue son origine : petit, basané, trapu, souvent mal rasé, il se prête aux caricatures et aux préjugés.

A la fin de l’été 1797, Braham et Storace débutent ensemble un « Grand Tour » musical, alléguant le besoin de formation complémentaire du jeune ténor. Les deux amants se produisent à Paris, puis partent en Italie où John Braham est engagé dans des opéras de Moneta, Basili, Nasolini et le dernier opus (qui restera inachevé) de Cimarosa. Durant ses pérégrinations italiennes, il rencontre le ténor italien Giacomo David(e), qui est impressionné par son jeune collègue.

Se perfectionnant également dans la composition, Braham prend des leçons auprès du compositeur Gaetano Isola (1754-1813).

En juillet 1799, à Livourne, Nancy Storace et John Braham chantent devant la reine de Naples détrônée, Marie-Caroline, à bord du Foudroyant, le vaisseau-amiral de Lord Nelson. Sont aussi présents Lord Hamilton et son épouse, la fameuse Emma, devenue la maîtresse de Nelson.

Après un passage par Vienne (où Braham aurait reçu des offres d’engagement), le couple revient à Londres en 1801.

Une carrière en duo, à Covent Garden (1801-1805)…


John Braham et Nancy Storace sont engagés au théâtre de Covent Garden. Ils y font leurs débuts en décembre 1801, dans Chains of the Heart ; or, The Slave by Choice, un opéra au livret écrit par Prince Hoare, qui obtient peu de succès. Toutefois, la presse délire sur les deux chanteurs, même si certains comptes-rendus sont plus mitigés :

L’attente publique était élevée au plus au point par la réapparition de Mr. Braham et de la Signora Storace dont le début était annoncé dans un nouvel opéra par Mr. Hoare. Le théâtre était plein de toutes parts dès la première heure, et plusieurs centaines de personnes ne purent trouver de places. […]

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dimanche 11 décembre 2016

« Mad Bess » de Purcell, un air favori de Nancy Storace



Dans son répertoire de concert, Nancy Storace reprend régulièrement un air (song) de Purcell. From silent shades, « Bess of Bedlam » ou « Mad Bess » (comme l’air est régulièrement appelé dans la littérature du temps), est un air initialement publié dans le volume IV du Choice Ayres, Songs and Dialogues de Playford en 1683. Un an après la mort d’Henry Purcell, il est inclus dans le recueil Orpheus Britannicus, qui rassemble ses airs les plus réputés.

Orpheus Britannicus


Premier song composé par Purcell dans sa série d’airs de folie, il est probablement inspiré de la ballade « Mad Tom of Bedlam » incluse à l’époque dans plusieurs masques.
Bedlam est le nom populaire du Bethlem Royal Hospital, connu également comme St Mary Bethlehem. Fondé au XIIIe siècle, cette institution était principalement financée par la bienfaisance, comme tous les hôpitaux destinés aux nécessiteux.

Les changements de mode et de mouvement dans la musique traduisent de manière éloquente les séquences illogiques d’un esprit dérangé.

Avec From rosie bow’rs de Purcell, « Mad Bess » continua d’être très populaire tout du long du XVIIIe siècle. Par exemple, en 1793, la soprano Maria Dickons (1776-1833) incarna Ophélie dans Hamlet uniquement pour introduire cet air en situation.

Le pathos de la partition en fait une pièce de bravoure très appréciée du public et un morceau idéal pour l’interprète, qui met en valeur la délicatesse de son chant, tout comme la versatilité de son interprétation.

Il semblerait que Nancy Storace l’aborde pour la première fois lors d’une soirée d’oratorio donné au théâtre de Drury Lane, le 14 mars 1790. Bien qu’annoncé « première fois et uniquement pour cette soirée », l’air est repris avec la redite de ce programme lors de cette série de concerts.

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jeudi 8 décembre 2016

Nancy Storace, soliste et bienfaitrice de la Royal Society of Musicians



On trouvera ICI une présentation de la Royal Society of Musicians et de ses concerts.
 
avec Nancy Storace

Annonce parue dans la presse
pour The Messiah du 31mai 1787
(Source : Wikipedia)


En 1787, de retour du continent, Nancy Storace participe aux concerts annuels de la Royal Society of Musicians pour la première fois.

Sa présence ne passe pas inaperçue : les critiques se déchainent contre elle, lui reprochant principalement d’avoir remplacée Elizabeth Billington (1765–1818), soprano adulée par le public. D’autres préfèrent commenter sa prestation artistique, comme Richard Edgecumbe, un aristocrate féru d’opéra qui laissa des mémoires révélatrices de sa passion musicale. Il juge que

La connaissance musicale de [Storace] était à toute épreuve, et elle pouvait bien chanter dans chaque style, comme elle le prouva lors des concerts à l’abbaye de Westminster, où elle chanta avec le meilleur effet : à mon avis, elle apparut rarement plus avantageusement, car dans cet espace la dureté de sa voix se perdait, tandis que sa puissance et sa clarté le remplissait tout entier. (Earl of Mount Edgecumbe, Musical Reminiscences... London, 1834, p. 58)

Les deux années suivantes, la maladie du roi (ses fameuses crises de folie, attribuées traditionnellement à des attaques de porphyrie) oblige les organisateurs à donner les concerts avec moins de pompe.

Pour 1788, le hautboïste William Thomas Parke se souvient que :

Le 16 mai, sur ordre de leurs Majestés, et sous la direction du comte d’Exeter, président honoraire, et les nobles vice-présidents honoraires, une sélection des œuvres de Haendel fut jouée au Pantheon, durant la soirée […] Les principaux chanteurs étaient le Signor [Luigi] Marchesi et Mr. Harrison, la Signora Storace et Madame Gertrud Mara. Mr Cramer [le premier violon] dirigeait l’orchestre, qui était composé de membres de la Royal Society. (Musical Memoirs, tome I. London, 1830, p. 107)

L’année suivante, le concert se donne encore dans le même lieu. Un critique souligne alors que
Storace n’a jamais mieux chanté que dans “The Prince Unable [to conceal his pain]” [dans Alexander’s Feast], et on lui demanda un bis, comme d’habitude, avec les applaudissements les plus sonores.


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Nancy Storace et la Royal Society of Musicians, hérauts de la "renaissance haendélienne"



Nancy Storace fait partie des interprètes prestigieux qui portèrent la première vague de « renaissance » haendélienne en Angleterre… si l’on peut encore affirmer qu’il y eut oubli au XVIIIe siècle d’un compositeur adulé par le roi George III, grand amateur du « Caro Sassone ».

Toutefois, si la musique de Haendel ne disparut jamais vraiment des programmations britanniques, il s’agit d’un effet trompeur : ne survécurent réellement que des oratorios (comme The Messiah) et des extraits d’opéras ou d’oratorios, devenus iconiques par leur répétition dans des festivals londoniens et provinciaux. Dans la dernière partie du XVIIIe siècle, cette programmation récurrente trouve sa source principale dans le « Grand Musical Festival » de 1784 célébrant le compositeur.

Nancy Storace n’était pas membre de la Royal Society of Musicians initiatrice de ce mouvement haendélien revivifié, car cette société d’entraide était réservée aux musiciens masculins… Toutefois, entre 1787 et 1797, elle fut régulièrement engagée dans les concerts annuels organisés par la société, en compagnie des chanteurs les plus prestigieux de l’époque, qu’ils viennent de l’Opéra italien (le King’s Theatre) ou qu’ils soient réputés pour leur talent au concert.

Elle s’y produisit très souvent dans un répertoire récurrent, effet de répétition oblige. Ces airs et ensembles, elle les interpréta également dans des festivals de province, avides d’entendre les chanteurs londoniens se produire dans les mêmes « sélections » qui avaient déchainé l’enthousiasme des auditeurs de la capitale…

Pour peu que les annonces publiées dans la presse précisent les attributions des airs, on voit donc régulièrement tomber dans l’escarcelle de la cantatrice : « I know my Redeemer Liveth » (The Messiah), « Holy Lord God Almighty » (Redemption, un pasticcio d’après Haendel), « Angels ever bright and fair » (Theodora), « Let the bright Seraphim » (Samson), « What though I trace » (Salomon),… et même un air d’Orlando !



Nancy Storace


Détail d’un programme de la RSM


La Royal Society of Musicians

La Royal Society of Musicians (RSM) nait en 1738. Cette année-là, un groupe de musiciens crée un fonds d’entraide pour leurs collègue malades et leurs familles nécessiteuses. Selon la légende, trois musiciens auraient croisés les enfants d’un défunt confrère, manifestement miséreux, et ils auraient sollicités d’autres musiciens pour lever des fonds pour les aider.

Cet acte généreux les pousse à établir une société de secours plus pérenne. En avril 1738, une première rencontre a lieu ; quelques jours plus tard, le 23 avril 1738, la première réunion se déroule dans la taverne Crown and Anchor, dans le Strand. On ne tarde pas à adopter un règlement de 14 résolutions qui sont bientôt enregistrées à la Chancellerie. La Royal Society of Musicians est née.

Pour les adhérents, rejoindre la société tient lieu de caisse d’assurance. Pour prétendre bénéficier de l’aide accordée par la RSM, il fallait souscrire annuellement, avoir une activité de musicien professionnel depuis au moins un an, et en cas de besoin, obtenir le témoignage d’une dizaine de membres assurant qu’on y était éligible. Le règlement très précis prévoyait tous les cas de figures : maladie, sort des veuves et orphelins, etc.

Parmi les 226 musiciens qui signèrent la Declaration of Trust, se trouve Georg Friedrich Haendel. Il dirige le premier concert à bénéfice pour la Société et se préoccupe de son fonctionnement toute sa vie durant.

Les membres comptent également, parmi une liste impressionnante : Thomas Arne, Willem de Fesch (qui avait travaillé dans les jardins de Marylebone avec le grand-père de Nancy Storace), le fils d’Henry Purcell, Giuseppe Sammartini, etc… Entre les années 1760 et 1780, Samuel Arnold, Johann Christian Bach, Charles James Frederick Lampe, Stefano Storace, Thomas Linley junior, William Shield, Thomas Attwood, Stephen Storace, etc… les rejoindront.

La société gagne en importance : si en 1739, elle compte 226 membres, ils sont 421 en 1742, et 441 en 1755. Les souscripteurs honoraires abondent, et les femmes n’y seront admises qu’après 1866, avec la fusion avec la Royal Society of Female Musicians !

Les cotisations des membres avaient évidemment leur importance pour alimenter la caisse de secours, mais une importante source de financement était les concerts. Par ailleurs, un accord fait avec une autre société de bienfaisance, la Corporation of the Sons of the Clergy, permet de reverser ses recettes à la RSM, en contrepartie d’une aide apportée par cette société à leur propre concert qui se tenait annuellement en la cathédrale St. Paul. La répétition ouverte au public et payante, tout comme le concert lui-même, permettait de récolter une somme rondelette.

Les concerts annuels de la RSM ont alors un éclat encore plus retentissant. Ils sont inaugurés, le 20 mars 1739, par Alexander’s Feast de Haendel, au King’s Theatre. Pour l’occasion, le compositeur joue un concerto pour orgue composé pour la soirée, ne se fait pas payer, et loue même le théâtre de sa poche… Pour les concerts du 28 mars 1740 et 14 mars 1741, c’est Acis and Galatea qui est donné, ainsi que Il Parnasso in festa.

Ultérieurement, les concerts ne programmeront presque plus d’œuvres dans leur entier : on préfère désormais présenter des sélections d’airs ou d’ensembles, accompagnés de musique instrumentale. Mais le répertoire haendélien reste prédominant, hommage de la société à leur membre qui s’était tant investi dans sa réussite, témoignage de la séduction de son œuvre pour ses contemporains, et de la force de l’idéologie des membres dominants de la RSM.


1784 : les premiers « Handel Commemoration Concerts » et leurs successeurs

1784 marque un tournant important dans l’histoire de la société et pour la « renaissance » haendélienne, car elle voit les débuts du « Grand Musical Festival » à l’abbaye de Westminster et au Panthéon, célébrant le centenaire de la naissance de Haendel. (Ou du moins le croyait-on, à l’époque !)

Parmi les trois « inventeurs » de cette manifestation, se trouvaient Sir Watkin Williams Wynn (1749–1789), un parlementaire amateur de Haendel. (En 1779, il avait écrit un mot d’introduction pour la famille Storace à l’intention de l’ambassadeur anglais à Naples, Sir William Hamilton).

Le musicographe et compositeur Charles Burney (1726-1814), relatant les débuts de ce festival, explique que : 
[Leur] plan fut rapidement communiqué aux directeurs de la [RSM] qui l’approuvèrent, et qui promirent leur assistance. On le soumit ensuite aux directeurs du concert of Antient Music, qui, avec une alacrité qui fait honneur au zèle qu’ils portent à la  mémoire du grand artiste HAENDEL, entreprirent volontairement d’organiser et de diriger la cérémonie. Finalement, cette entreprise vient aux oreilles du roi, et il fut honoré de la permission et du patronage de sa Majesté. (An Account of the Musical Performances in Westminster Abbey and the Pantheon, May 26th, 27th, 29th; and June the 3rd and 5th, 1784, in Commemoration of Handel, p. 4)


Trois concerts sont prévus, les 26, 27 et 29 mai, mais le succès est tel qu’on les prolonge par deux autres, les 3 et 5 juin. La RSM récolte une très grande partie de l’énorme recette, (£ 6000 en tout…), partagée entre diverses œuvres charitables.


orchestre Handel Commemoration Concert

Vue de l’orchestre
pour les concerts de 1784
(Burney, Account of the Musical Performances…)


Notons que The Concert of Antient Music, cette société de concert très sélect et farouchement conservatrice, avait comme directeur musical Joah Bates, l’un des trois inspirateurs du festival haendélien. Leurs concerts, non publicisés et à la souscription onéreuse, étaient réservés à des membres soigneusement choisis et faisant le plus souvent partie de la haute société. Comme l’ont mis en évidence les musicologues William Weber et Simon McVeigh, les fondateurs se voyaient comme les « protecteurs du goût musical national », et tentaient de revivifier les valeurs traditionnelles musicales, que le répertoire baroque tardif, et plus particulièrement la musique de Haendel, incarnait pour eux.

Ce premier festival de mai et juin 1784 est pérennisé par une chronique rédigée par Charles Burney, Account of the Musical Performances, vendue au profit de la société. Ce texte contribue au prestige de la commémoration, et participe à la fabrication mémorielle d’un modèle à suivre, désormais gravé dans le marbre.


couverture


Le succès immense et le prestige énorme de ce festival pousse à son renouvellement. D’autres éditions ont lieu en 1785, puis l’année suivante, et cet ensemble de quatre concerts donnés à la mi-journée finit par devenir un évènement théoriquement annuel. Il draine une curiosité énorme. Touriste aisés, classe moyenne supérieure et musiciens de passage tâchent d’obtenir des billets d’entrée.

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