samedi 9 décembre 2017

1773 – Premiers concerts, et premiers fans pour la petite Nancy Storace



Lettre de fan à Nancy Storace en 1773 - (c) DR


Vers la fin août 1773, Nancy Storace, qui n’a pas encore 8 ans, se produit en concert à Southampton. S’y produit également le violoniste espagnol Nicholas Ximenez, un collègue de Stefano Storace, le père de la petite fille.

De prime abord, l’expérience ne semble pas concluante, le public ne semblant tout d’abord pas au rendez-vous… En effet, quelques jours après, une lettre publiée dans un journal local affirme que :

Ce qui m’a poussée à prendre la plume est le grand plaisir que j’ai eu mercredi dernier à entendre Miss Storace chanter aux Martin’s Rooms, une fillette qui n’a pas encore huit ans, et qui me semble être une fillette surprenante, probablement sans égale parmi celles de son page ; sa jolie figure (silhouette), sa voix et son goût sont admirables ; et ce qui augmente encore mon étonnement est sa manière de chanter magistrale, avec une prononciation claire et distincte : j’étais navrée de voir le peu de public présent à ce concert ; et j’ose avancer que les ladies et les gentleman de notre ville n’aient pas eu conscience de son mérite, mais j’espère qu’ils montreront que son mérite ne restera pas sans écho, par leur généreuse présence de mercredi prochain, lorsqu’elle se produira, pour la seconde fois, aux Martin’s Rooms.

Les concerts draineront apparemment suffisamment de monde pour que la très jeune artiste ait droit à son concert à bénéfice…. mais son père a sans doute perdu de l’argent dans l’entreprise. Néanmoins, l’expérience que gagne la petite Nancy est précieuse. L’habituer à se produire en public a sans doute autant d’importance que le gain des concerts, même si ce dernier n’est pas négligeable…

A lire cette lettre ouverte signée par un simple « MARIA », on pourrait penser que la petite chanteuse s’est gagné une admiratrice. Mais ce document est-il réellement sincère, et ne s’agit-il pas plutôt d’un « puff » ?

Un « puff » est une mention orientée, souvent payée par les artistes eux-mêmes ou les théâtres, pour faire « monter la sauce » et occuper une surface médiatique. On les qualifierait aujourd’hui d’« articles commerciaux »… avec la réserve que cette mention n’est évidemment jamais faite !

Un éminent personnage de Richard Brinsley Sheridan, dans sa pièce parodique sur le théâtre The Critic (1779), nommé Puff, explique d’ailleurs comment bonimenter dans les journaux avec « the PUFF DIRECT – the PUFF PRÉLIMINARY – the PUFF COLLATÉRAL – the PUFF COLLUSIVE, and the PUFF OBLIQUE, or PUFF by IMPLICATION » (I, sc. 2.) !

Quoi qu’il en soit, c’est le début d’une carrière tant au concert qu’à l’opéra qui ne s’achèvera qu’en décembre 1808.


Cette lettre et les puffs sont évoqués pages 29 et 30
de la biographie de Nancy Storace,
par Emmanuelle Pesqué

mercredi 22 novembre 2017

Michael Kelly (1762-1826), ami et collègue de Nancy Storace



 Michael Kelly par Adele Romany (c) Garrick Club

Portrait de Michael Kelly
par Adele Romany
(vers 1802-1814)
(Collections du Garrick Club)

Né à Dublin le 25 décembre 1762 (ou le 12 août, comme le précisait une gravure de sa pierre tombale), le ténor Michael Kelly était le fils de Thomas Kelly, maître de cérémonie suppléant du château de Dublin et marchand de vin, et d’une ancienne Miss McCabe. Il eut treize frères et sœurs. Le mariage de ses parents avait été mouvementé : la jeune fille, catholique de bonne famille, avait été enlevée par son soupirant. Les parents finirent cependant par leur pardonner…
Si l’on en croit le ténor (qui nous a laissé des mémoires très détaillées), son enfance se déroula dans un climat hospitalier et rempli de musique : son père fut probablement aussi musicien professionnel, comme en attestait des registres de compte désormais détruits (voir Highfill, etc.) Le talent du petit garçon fut développé par une série de professeurs, parmi lesquels on compte Michael Arne pour le pianoforte, et « Passerini, Pereti, San Giorgi pour le chant » (Highfill), sans oublier Venanzio Rauzzini, de passage à Dublin.

En mai 1777, Michael Kelly fit ses débuts scéniques dans le rôle du comte de La Buona Figliola (Piccini) au Fishamble Street Theatre. Son succès le fit réengager au Crow Theatre dans le rôle-titre de Cymon (sous la direction du compositeur Michael Arne), puis Master Lion dans Lionel and Clarissa, à son propre bénéfice.

En 1779, suivant les conseils de Rauzzini, le jeune ténor partit pour l’Italie. A Naples, il suivit l’enseignement de Finaroli, puis, en été 1780, du grand castrat Aprile.
Il fut engagé au concert et à l’opéra par toute l’Italie : il se produisit Livourne (où il rencontra Stephen et Nancy Storace ; rencontre dont il rend compte de manière flamboyante dans ses mémoires, mais infirmée en partie par d’autres contemporains), Pise, Florence, Bologne, Venise, Brescia, Trévise, Vérone, Parme l’entendirent, ainsi que Graz, en octobre 1782.
Une offre d’engagement pour Drury Lane lui parvint alors, mais il la déclina, suite à la désapprobation de son père. Il faisait bien : à Venise, il fut invité par le Comte Durazzo (l’ambassadeur de Joseph II) à rejoindre la troupe italienne montée par l’empereur à Vienne, et y retrouva Nancy Storace, dont il fut l’un des deux témoins de mariage (en 1784).

A Vienne, il crée et/ou chante dans des opéras de Mozart (il crée Basilio et Don Curzio dans Le Nozze di Figaro), de Salieri (La Scuola de’gelosi), de Martin y Soler (Una Cosa rara), Sarti (Fra i due litiganti ; Le Gelosie Villane), Paisiello (Il Barbiere di Siviglia ; La Frascatana), Guglielmi (Le Vicende d’Amore), Storace (Gli sposi malcontenti ; Gli Equivoci), Gluck (Iphigénie en Tauride ; Alceste)..... et se produit dans divers concerts profanes et sacrés.

A Vienne, il fréquente Gluck et Haydn. Outre le milieu artistique, il fraie également avec la plus haute société de son temps, avec des bonheurs divers : si les bonnes fortunes amoureuses semblent ne pas lui avoir fait défaut, ses dettes de jeu sont astronomiques…

Ses souvenirs de sa période viennoise, bien que parfois confus, restent une source de première main sur la vie lyrique viennoise et nous donnent des éléments précieux sur Mozart, dont il aurait été l’ami. Mais Kelly est souvent prompt à se donner le premier rôle et à escamoter certains éléments à son profit, aussi convient-il de se méfier de certaines de ses assertions.

En février 1787, le ténor quitte Vienne pour Londres, en compagnie des Storace, de Thomas Attwood (compositeur élève de Mozart) et de l’amant de Nancy, Lord Barnard. Passant par Salzbourg (où ils rencontrent Leopold Mozart), ils s’arrêtent également à Paris (où Kelly profite abondamment des spectacles parisiens), le groupe (scindé en deux) parvient à Londres.

C’est dans cette capitale qui lui était jusqu’alors inconnue que Kelly va continuer sa carrière lyrique. Engagé au théâtre de Drury Lane, il y fait ses débuts le 20 avril 1787 en Lionel dans A School for Fathers (remaniement de Lionel and Clarissa). Son succès est immédiat. Kelly chantera dans cette compagnie durant 33 ans.

C’est à cette période qu’il rencontre la ravissante soprano Anna Maria Crouch, qui était la Clarissa de ses débuts londoniens. Devenue son élève, elle troqua rapidement ce rôle pour celui de maîtresse. Mr Crouch semble avoir toléré ce « ménage à trois » jusqu’à son départ avec sa propre maîtresse, en 1791. Crouch et Kelly vécurent maritalement jusqu’à la mort de cette dernière, en 1805, mais elle n’est jamais mentionnée comme sa compagne de manière explicite, dans les Reminiscences signées par son compagnon… Sans doute, un début de puritanisme, d’autocensure, ainsi que la certitude que cette cohabitation était connue de tous expliquent cette omission…


Michael Kelly par De Wilde (c) Garrick Club

Michael Kelly par De Wilde (c) BNF Gallica


Portrait de Michael Kelly en Cymon
par Samuel De Wilde (Collections du Garrick Club)
et gravure tirée du portrait,
par William Satchwell Leney (1795) (Collections BNF Gallica)


Engagé aux concerts commémoratifs haendéliens à l’Abbaye de Westminster (ainsi que Nancy Storace), sa prestation y est remarquée. Cette participation, ainsi que ses apparitions pour les oratorios, marque également le début d’une longue carrière au concert à Londres.

En juin 1787, Kelly apprend le décès de sa mère (c’est en arguant de sa maladie qu’il avait obtenu son congé de Vienne…) et il part à Dublin avec les Crouch : ils y donnent concerts et représentations d’opéra, suivis par une tournée irlandaise.

Pour lire la suite, cliquer en dessous

samedi 28 octobre 2017

1796 – Robert Benson, le suicidé du théâtre de Drury Lane



Après avoir partagé la scène de nombreuses fois avec lui, Nancy Storace figura dans la soirée au bénéfice de la veuve et des enfants de Robert Benson, comédien de second plan qui se suicida en 1796. Il s’était acquis une certaine notoriété dans les théâtres londoniens pour ces emplois de personnages secondaires.
Voici une biographie de ce malheureux comédien, qui se suicida à 31 ans.

Robert Benson (1765-1796) portrait - Nancy Storace's colleague

Robert Benson dans le rôle de Timurkan (qu’il ne joua jamais…)
dans The Orphan of China, tragédie d’Arthur Murphy (1759), d’après Voltaire.
Gravure de Reading, d’après Graham. (1797)

Robert Benson est le fils de deux acteurs de second plan, qui ne se produisirent jamais à Londres.

Né en 1765 (la même année que Nancy Storace…), il fit ses débuts scéniques en 1778, au théâtre du Haymarket, en Prince de Galles (Richard III). On le retrouve ensuite en page dans The Orphan of China, la même année. Il ne réapparait dans les distributions qu’en 1779, en Donalbain dans Macbeth. Il était devenu trop vieux pour les personnages d’enfants, peu de rôles devaient être adaptés pour un adolescent.
Il fait cependant partie de la troupe jusque pour la saison 1780-1781, apparaissant brièvement dans de tous petits rôles : il devait généralement grossir la foule des figurants.

En 1783, il épouse l’actrice Susanna Satchell (1758-1814). Elle est la fille d’un facteur d’instrument. Sa sœur Elizabeth est l’épouse de Stephen George Kemble, ce qui doit sans doute soutenir un peu la carrière de leurs parents. Comme son mari, Susanna n’apparaît que dans des tous petits rôles à Drury Lane.

Londres perd sa trace jusqu’en 1785-1786 : selon les notices biographiques du temps, Benson aurait été employé comme acteur principal à Windsor, dans le théâtre de tréteaux d’un certain Waldron (ou comme co-manager de l’entreprise), ou il aurait joué dans diverses petites villes des environs de Londres. Selon The Secret History of the Green-Room (1794), il aurait compris que « vingt-cinq shillings par semaine dans des emplois de serviteurs valaient mieux que huit ou neuf, dans des emplois de Héros »….

Dès novembre 1786, il se produit à Drury Lane dans des emplois secondaires, ses emplois étant souvent des excentriques comiques, des jeunes aristocrates : son salaire passera ainsi de £ 1 5 s par semaine à £ 3 à 4 à la fin de sa carrière.
On le voit dans divers petits rôles, certains des plus connus aujourd’hui étant Silvius (As you like it), Medium (Inkle and Yarico), Aviragus (Cymbeline), Marcellus (Hamlet), Leicester (Henry II), Burgundy (King Lear), Montano (Otello).

Il apparaît aux côtés de Nancy Storace dans les opéras de son frère Stephen, dans les rôles suivants, majoritairement en remplacement de dernière minute :

The Haunted Tower (en 1790) : Charles
The Siege of Belgrade (en 1791) : Ismael
The Pirates (en 1792 et 1794) : Captain of the Ship (rôle qu’il crée)
No Song, No Supper (en 1793 et 1796) : Endless
The Haunted Tower (en 1793) : Hugo
The Haunted Tower (en 1794) : Baron of Oakland
My Grandmother (en 1794 et 1795) : Souffrance
The Prize, or 2. 5. 3. 8. (en 1794 et 1795) : Mr. Caddy
The Pirates (en 1794) : Otillo
No Song, No Supper (en 1794 et 1795) : Robin
The glorious first of June (en 1794) : Busy (rôle qu’il crée)



Robert Benson at Drury Lane - Nancy Storace's colleague

Compte rendu de presse mentionnant
des remplacements par Benson.


Pour lire la suite, cliquer en dessous

samedi 7 octobre 2017

6 novembre 1805 – Nelson est mort, mais le spectacle continue !



Le matin du 6 novembre 1805, arrive à l’Amirauté le capitaine Spykes (du Nautilus), porteur de dépêches annonçant la victoire de Trafalgar et la mort de Nelson. La nouvelle se répand comme une trainée de poudre, et certains quotidiens lancent immédiatement une nouvelle édition.


Nancy Storace John Braham 1805 The European Magazine and London Review

Mention de la réapparition de Nancy Storace et John Braham
à Drury Lane, dans The European Magazine and London Review.


Le soir même, dans le théâtre de Drury Lane que Nancy Storace et John Braham ont rejoint en leur début de saison 1805-1806, et où ils ont réapparu début novembre dans The Siege of Belgrade, public comme interprètes rendent hommage au héros défunt.

Les annonces de presse avaient publicisé la soirée, en précisant que seraient insérés dans ce vieil opéra de Stephen Storace (frère de Nancy),

A l’Acte I sera introduit le célèbre Duo de l’“Amor Fraterno” par Mr Braham et la Signora Storace – Et dans l’Acte II l’Air favori de “My heart with love is beating” par Mr Braham.


Nancy Storace John Braham 1805 The Siege of Belgrade

Annonce du programme et de la distribution
De la soirée, parue dans la presse quotidienne.


Toutefois, l’ajout qui suscitera le plus de commentaires de la presse, est évidemment l’hommage « spontané » rendu par la salle et les interprètes à l’amiral Nelson.

Un premier quotidien précise que :
The Siege of Belgrade fut répété la nuit dernière; et Braham qui était en voix, chanta ses divers airs avec un goût raffiné, une délicatesse dans le ton et une brillance d’exécution qui a rarement été égalée, que ce soit sur la scène italienne ou anglaise. Plusieurs de ses airs furent demandés en bis avec force, et applaudis avec délices. Storace, en Lilla, fut victorieusement enjouée comme actrice et grandement efficace comme chanteuse ; et Miss DE CAMP, BANNISTER, MILLER, MATHEW, et DIGNUM, reçurent et méritèrent de nombreux applaudissements.
God Save the King et Rule Britannia, furent chantés en honneur de la splendide victoire de Lord NELSON, au milieu des applaudissements extatiques de toutes les parties du théâtre ; et les vers suivants, écrits par Mr. CUMBERLAND furent récités par Mr. WROUGHTON avec beaucoup d’effet :

Pour lire la suite, cliquer en dessous

samedi 30 septembre 2017

1816 – Lettre autographe de Nancy Storace : vacances, potins théâtraux et réception



Le comédien et contreténor John Pritt Haley (1786-1858) fut un ami des mauvais jours pour la cantatrice Nancy Storace. En effet, il ne semble faire son apparition dans sa vie que dans ses dernières années, alors qu’elle s’était déjà séparée du ténor John Braham, suite à l’infidélité publique de ce dernier, et du scandale qui s’ensuivit.

Quelques rares lettres demeurent, attestant de leurs relations. Nancy Storace semble lui avoir témoigné d’une grande confiance, n’hésitant pas à lui donner rendez-vous pour parler d’affaires (apparemment) délicates.

Datée d’août 1816, la lettre conservée à la Bibliothèque nationale de France n’est pas si dramatique dans son ton. Nancy Storace lui demande son avis sur l’hébergement possible à Worthing, revient sur certaines affaires théâtrales, s’entremet pour son ami auprès de la direction du théâtre de Drury Lane, et revient sur l’une de ses réceptions…



Lettre autographe de Nancy Storace adressée à John Pritt Harley (c) Bibliothèque nationale de France / Gallica

Lettre autographe de Nancy Storace adressée à John Pritt Harley (c) Bibliothèque nationale de France / Gallica

Première page et signature (3ème page) d’une lettre
conservée au département Musique de la Bibliothèque nationale de France,
cote : LA- STORACE ANNA CELINA-1
« Lettre de Anna Celina Storace à Monsieur J. P. Harley, 18 août 1816
 (manuscrit autographe) »
[Cliquez pour agrandir]
Photographie © Gallica / BnF.

Fils d’un marchand drapier, John Pritt Harley est baptisé le 5 mars 1786 à Londres. A quinze ans, comme il est d’usage, il devient l’apprenti d’un autre marchand. Durant son apprentissage, il se lie avec William Oxberry (qui deviendra plus tard un acteur connu, et éditera un magazine spécialisé dans les arts de la scène) ; les deux jeunes gens apparaissent ensemble dans des productions d’amateurs en 1802.

Pour lire la suite, cliquer en dessous

mercredi 6 septembre 2017

2005 - Mozartballs "Mozart à la folie" : le retour de Nancy Storace ?



Coproduit par la chaîne ARTE et diffusé dans « Musica » le samedi 28 janvier 2006, ce documentaire canadien assez ébouriffant se voulait un antidote aux flonflons cérémonieux censés marquer les festivités mozartiennes de 2006. Si les dites festivités furent, finalement, assez flapies en France (à quand une réédition du tour de force de l'Opéra de Nice en 1991, qui programma presque tous les opéras de Mozart ?), la chaîne culturelle franco-allemande joua son rôle d' « agitatrice culturelle » avec cet opus documentaire bien plus sérieux qu'il n'y paraît...

Mozartballs 2005


 
En guise de fil d'Ariane, on suit la fabrication (classée secret défense) des fameux Mozartkugeln, chocolats sphériques bourrés de pâte d'amande, recouverts de papier alu doré arborant la trombine de Mozart. Impossible d'y échapper à Salzburg et en Autriche, toutes les boutiques pour touristes arborent des piles et des piles de ces boites rouges, dont l'existence doit représenter au moins 0,0783% du PIB du pays. (Depuis on a eu droit à la liqueur Nannerl, les sucreries Constanze et les chopes à bière musicales : elles braillent la Petite musique de nuit quand on les incline.)

Mozartballs 2005

Cette portée « gastronomique » ne va pas sans concurrence commerciale sévère ! Selon un gourmet français, « les vrais Mozartkugeln [seraient] ceux de la marque Fürst. [La mezzo soprano] Angelika Kirchschlager aurait travaillé chez Fürst durant sa jeunesse ! C'est une marque plébiscitée par [la basse] René Pape mais Kirchschlager et [le ténor] Michael Schade ont une légère préférence pour Mirabell, la marque la plus connue, celle qu'on trouve dans les aéroports et des magasins hors d'Autriche. Les deux sont au chocolat noir. Les Reber, Pischinger et Schatz sont aussi au chocolat noir. Reste le cas Holzermayr, qui serait le découvreur du véritable Mozartkugel et qui utilise du chocolat au lait. […] Je ne sais pas si on sait vraiment, de Fürst ou de Holzermayr, qui a inventé les premiers Mozartkugeln. Les deux marques se vantent d'être les "véritables". Le mystère Mozart demeure entier... »

Cette abomination culinaire (à titre personnel, je ne sais ce qui me rebute le plus, le goût ou la bobine du compositeur sur le chocolat) se prête évidemment à un jeu de mot foireux (Mozartkugeln = boules de Mozart = Mozartballs... « Balls » étant également un mot familier pour « zinzin », « siphoné », « fou ». Sans parler d'une signification bien plus triviale. Mozart et sa petite cousine auraient sans doute adoré.)

Mozartballs 2005


Entre la chocolaterie et ceux qui ont perdu la boule pour le Salzbourgeois, les notes de passages sont nombreuses.

Le réalisateur Larry Weinstein (auquel on doit également le passionnant Toscanini par lui-même) aborde ce catalogue de passions obsessionnelles avec un sérieux inaltérable. Cette galerie de portraits extravagants est d'autant plus percutante qu'elle est simplement exposée au spectateur sans point de vue apparent. L'altérité est simplement posée, sans commentaires, le montage souvent hilarant de David New, tout en entrecroisements, se contentant de jouer sur les contrepoints des destins déroulés. Cette tactique a un effet immédiat : le spectateur se fond dans ces délires organisés, et le cinéaste lui-même finit par se glisser dans cette vision du monde. Tout commentaire ou perception extérieure ne peut venir que d’un tiers, son opinion étant cependant guidée par un montage plus dirigiste qu'il n'y paraît. On ne peut s'empêcher de penser à certains sujets de la défunte émission belge Strip-tease... (Ce n’est qu’une appréciation stylistique.)

Mozartballs 2005


Pour lire la suite, cliquez en dessous
 

dimanche 3 septembre 2017

1851 – Nancy Storace, contre-modèle de la femme idéale dans la fiction



Nancy Storace short story


En 1851, Hannah Mary Rathbone publie un récit tout à fait curieux, Ines and Vincent. Cette édifiante nouvelle est une biographie romancée de Nancy Storace, de son frère Stephen Storace et de sa belle-sœur Mary (née Hall).

Hannah Mary Rathbone, née Reynolds (1798-1878), est une femme de lettres anglaise. Née dans une famille de Quakers et épouse d’un important marchand de Liverpool, elle se distingue par ses talents d’artiste et d’écrivain. Son journal fictif de Lady Willougby (1635-1648 et les années 1660), The Diary of Lady Willoughby, passe un temps pour un écrit authentique et recueille un immense succès.

Dans l’extrait traduit ci-dessous, on notera que les indices sur la personnalité des modèles historiques sont disséminés dans le texte. Le ténor Michael Kelly, dont la narratrice a largement cité les Reminiscences dans la suite de sa nouvelle, est mentionné incidemment. Antonio Sacchini, bien qu’il ne soit pas professeur de chant, sauf exceptionnellement, est mentionné comme instructeur de la petite « Nancy ». Et le surnom de celle-ci est attribué… à la servante ou gouvernante de « Victor Storace », pour rendre les choses encore plus claires !

Dès le départ, l’auteure a bien marqué la différence entre Inez (capricieuse, emportée et excessive) et la calme Amy (petite poupée blonde idéale, douce, complaisante et sans réelle personnalité propre, malgré la force de caractère annoncée par l’auteure…) Les yeux noirs colériques de la première sont d’ailleurs des indices du fonds d’un caractère qui lui apportera les plus grands malheurs, comme la suite du récit le montrera amplement. On remarquera que pour accentuer ce trait, Rathbone a doté Amy de dons musicaux qui ne dépassent pas la moyenne de ce qu’une jeune fille de bonne famille est capable de faire : elle lit à vue un duo, mais ses capacités ne dépassent pas l’honnête médiocrité attendue de la part d’une amateure, qui ne vise pas à en faire sa carrière...

Voici le tout début de cette longue nouvelle…


Dans une petite villa des faubourgs, près de la Tamise, habitait en 1775 Victor Storace [Stefano Storace] un éminent contrebassiste, qui faisait partie de l’orchestre du Théâtre du Haymarket. Lors d’un bel après-midi d’automne, Inez [Nancy Storace], sa petite fille aux yeux noirs, qui avait alors sept ans, s’en alla dans le jardin, qui menait par une volée de marches sur la rive, d’où l’enfant était en train de nourrir cinq ou six canards apprivoisés. De temps en temps, elle s’interrompait et chantait quelques mesures d’un air populaire, avec une précision et un tel art de la mélodie que les occupants des embarcations qui passaient regardaient avec étonnement la jeune chanteuse ; mais plus fréquemment, elle s’arrêtait pour échanger des remarques rieuses avec une compagne blonde, qui quelque peu son aînée, était tranquillement assise sur les marches, tenant le panier dont elles envoyaient des graines à leurs favoris emplumés. Une exclamation, « Inez, Inez ! Où es-tu ? Viens tout de suite ! » la fit se lever vivement et se dissimuler derrière un pavillon, alors qu’un garçon viril [Stephen Storace], qui avait sans doute déjà vu une douzaine d’hivers, accourut le long du chemin de la terrasse et ne voyant pas sa sœur, dit en hâte : « Oh, Amy [Mary Hall], je suis content que tu sois là ; maintenant, essaye de persuader cette espèce de folle de venir dans le salon pour quelques minutes. Je veux que vous chantiez le dernier duo de mon opéra. Dis à Inez que je lui donnerai l’une de ces pommes rosées que Mr. Kelly [inspiré du chanteur Michael Kelly, collègue des Storace ?] nous a données ce matin. Et, Amy, tu auras ce que tu voudras, si tu fais seulement ce que je souhaite. »

Pour lire la suite, cliquez en dessous

jeudi 24 août 2017

24 août 1817 – décès de la cantatrice Nancy Storace



Ce jour marque le bicentenaire de la mort d’Ann Selina Storace, plus connue sous son surnom de Nancy… Elle fut la première Susanna de Mozart, et une célébrité de son temps. Mozart composa aussi pour elle l’air de concert « Ch’io mi scordi di te » (K.505), le rôle d’Eugenia dans Lo Sposo deluso (inachevé) et collabora avec Salieri pour la cantate Per la ricuperata salute di Ofelia, écrite en son honneur.


Nancy Storace necrology


Le jour de son enterrement, un journal régional précisait à ses lecteurs,

Le 24 août dernier, dans sa demeure de Herne-Hill, près de Dulwich, [est décédée] la Signora Storace. Elle avait été saisie par une maladie paralytique il y a environ un mois, qui persista jusqu’à Samedi après-midi, quand elle expira. De ses talents comme Actrice et Chanteuse, il n’est pas besoin de parler, car le public la connaissait bien et l’admirait hautement dans ces deux emplois. Pour les personnages écrits pour elle par [les librettistes] Mr. Cobb, Mr. Hoare et Mr. Dibdin, aucune de ses successeuses n’a égalé son humour originel ni son esprit. Elle était une excellente musicienne, et connaissait bien le Français, l’Italien et l’Allemand. En privé, elle était prudente dans l’acquisition et généreuse dans la dépenses. Une fille et une mère plus affectionnée ne pouvait exister. Elle a laissé des biens considérables, dont la majeure partie reviendra à son fils.

Tombée malade vers la mi-juillet 1817, Nancy Storace doit bientôt s’aliter. On lui administre rapidement médicaments et saignées « en abondance », mais rien n’y fait…

Elle décède le 24 août 1817, à une heure et demie dans l’après-midi. Elle avait cinquante-et-un ans. Elle laisse derrière elle, un fils mineur, William Spencer Harris Braham, le fils qu’elle a eu de John Braham, et sa vieille mère Elizabeth Storace.


Enterrement de Nancy Storace


Le 2 septembre, elle est inhumée à St. Mary at Lambeth, paroisse dont dépendait Herne Hill.

Nancy Storace burial

 

 

Monument funéraire de Nancy Storace


En février 1818, sa mère Elizabeth Storace lui fait ériger un monument commémoratif dans l’église.

Il a été conçu par le grand architecte Sir John Soane, que Nancy avait également connu à Florence. Ami des bons et des mauvais jours, il l’a soutenue et conseillée lors de sa séparation avec le ténor John Braham en 1816…


reconstitution du monument funéraire de Nancy Storace

Reconstitution de la plaque commémorative de Nancy Storace.
D’après une aquarelle datant de 1825.

Pour lire la suite, cliquez en dessous