jeudi 23 mars 2017

1793 : ‘Captivity’, Nancy Storace et la reine Marie-Antoinette



En février et mars 1793, la vogue d’un air composé par Stephen Storace, Captivity, a Ballad supposed to be Sung by the Unfortunate Marie Antoinette During her Imprisonment (Captivité, une Ballade supposée être chantée par l’infortunée Marie Antoinette durant son emprisonnement), reflète l’émotion ressentie par l’opinion publique devant la tournure de la Révolution française et le tyrannicide prôné par le nouveau pouvoir politique français.


Captivity, a Ballad de Stephen Storace


Un contemporain se souvient de l’auteur et de la popularité de son poème :

« […] parmi différentes effusions [poétiques] de la muse [du Révérend] Mr. Jeans [de Dibden (Hampshire)], je sélectionne deux […] compositions. […] Les autres stances furent suggérées par les persécutions et les atrocités infligées à la belle, mais infortunée Reine de France, par les chiens de la Révolution française. Ce dernier poème, par un biais inconnu, circula largement ; et ajouta considérablement au sentiment populaire qui avait été excité en faveur de la malheureuse victime. Il fut mis en musique par Storace et plusieurs autres maîtres ; chanté par la Signora Storace et Mrs Crouch, dans les théâtres ; et trouva sa place dans les foyers privés où l’harmonie vocale était cultivée de quelque manière que ce soit. […] »
(Révérend Richard Warner, Literary Recollections… Londres, 1830. (Vol. I))

On s’émerveille aussi que

[Stephen] Storace vendit l’air intitulé Captivity à Dall, l’éditeur de musique, au coin de Holles-street et de Cavendish-square, pour £ 50, et en six semaines Dall (sic) en vendit 2 600 exemplaires pour 1 shilling chacun.

C’est dire l’émotion qu’avait suscité dans l’opinion publique l’emprisonnement, puis la mort en octobre 1793 de Marie-Antoinette. Cet air composé par Stephen Storace avait été déposé le 19 février 1793. Il comporte même une note historique précisant que les cheveux de la reine avaient blanchi sous l’effet de ses souffrances.

Si les ballades et poèmes célébrant la « reine martyre » sont courants chez les royalistes, ce texte anglais figure en bonne place dans le florilège des textes déplorant son sort, compilé par J. Peltier, à la fin de son Dernier Tableau De Paris Ou Récit Historique De La Révolution du 10 août 1792… publié à Londres en septembre 1793.

Le destin du couple royal français avait bouleversé l’opinion publique britannique et de nombreuses contributions illustrèrent le sort de la « reine martyre », affirmant par la même occasion leur soutien à leur monarchie. Bien qu’on trouve quelques airs et poèmes consacrés à Louis XVI, c’est principalement la reine Marie-Antoinette qui est l’héroïne de ces déplorations.


Captivity au concert


Les incarnations vocales de Marie-Antoinette les plus marquantes furent celles de Mrs Crouch, de la Signora Storace… et du ténor Incledon !

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dimanche 12 mars 2017

'Lo Sposo deluso' de Mozart (1784 ?), fragments pour Nancy Storace



Lo sposo deluso, ossia La rivalità di tre donne per un solo amante (KV 430/424a) (Le Mari déçu ou la Rivalité de trois femmes pour un seul amant) est un opera buffa inachevé en deux actes, composé par Mozart vers 1783 et 1784. Outre un livret incomplet, il n’en demeure que l’autographe mozartien des fragments du premier acte mis en musique par Mozart.

Mozart avait prévu de faire interpréter le rôle d’Eugenia par Nancy Storace.

  
liste des rôles et des chanteurs : Eugenia, Nancy Storace



Détail de la liste des Attori,
avec annotation de Mozart mentionnant Nancy Storace
Livret manuscrit, conservé à Berlin.
Source : NMA

Genèse de l’œuvre


Entre Die Entführung aus dem Serail et Le Nozze di Figaro, Mozart commença à composer deux opéras, qui restèrent inachevés. Grâce à la correspondance des Mozart, on peut dater L'oca del Cairo KV. 42 : fondée sur un livret du poète salzbourgeois Gianbattista Varesco, librettiste d’Idomeneo, la gestation de cette esquisse est datable entre août 1783 et début 1784. Toutefois, on en sait fort peu sur Lo Sposo deluso, auquel Mozart ne fait pas allusion dans la correspondance qui nous est parvenue, puisqu’il n’en reste plus que des épaves pour 1784 et 1785.

Le nom des chanteurs portés sur le livret par Mozart nous indique qu’il n’a pu les noter avant fin mars-début avril 1784 : l’appellation « sig: ra fischer » pour Nancy Storace, a forcément été inscrite après le mariage de la prima buffa avec le violoniste virtuose britannique John Abraham Fisher : il eut lieu le 29 mars 1784.

Bien qu’on ne puisse écarter la possibilité que cette annotation ait été faite tardivement dans l’élaboration de la partition, elle nous donne des éléments chronologiques.

La tradition attribue une fourchette de 1783-1784 pour la composition de Lo Sposo deluso, ce qui est corroboré en partie par l’analyse du papier utilisé et des filigranes :

Une partie du papier utilisé l’a également été pour les KV 522, les Menuets KV. 448a (1784) et le lied « Das Veilchen », KV. 476 (8 juin 1785), les premiers duos des Nozze di Figaro. Selon Alan Tyson, un autre type de papier utilisé aurait pu être acheté en 1783 durant le voyage aller de Vienne à Salzbourg, ou le voyage retour, vers octobre ou début novembre 1783.

Mozart aurait donc pu commencer à écrire cet opéra fin 1783, et continuer au moins jusqu’en avril 1784.


liste des rôles et des chanteurs

Détail de la liste des Attori,
avec annotations de Mozart
Livret manuscrit, conservé à Berlin.
Source : NMA


Le livret


Il s’agit d’une adaptation d’un livret écrit pour Le donne rivali de Cimarosa, intermezzo composé pour Rome, pour le Carnaval 1780 pour cinq chanteurs, ainsi que cela a été prouvé par Alessandra Campana et Pier Luigi Petrobelli. L’opéra fut repris à Venise à l’automne 1780, puis à Florence la même saison ; au Carnaval 1782 à Sienne, en tant que drama per musica, et en 1783 à Montecchio.

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mercredi 1 mars 2017

Anna Maria Crouch (1763-1805), le destin tragique d’une jeune première



A son zénith, Anna Maria Phillips, épouse Crouch, unissait une voix de soprano mélodieuse, un physique sublime et beaucoup de grâce, ce qui lui attira l’admiration d’un très large public. Ses qualités privées, modestie et générosité, lui valurent également de nombreux amis dans sa profession.

Un célèbre portrait de Romney et un autre de Lawrence conservent une trace de son charme et de sa présence, tout comme de nombreux portraits théâtraux. Idéale pour les rôles d’héroïnes romantiques, elle contrastait très heureusement avec la personnalité scénique de Nancy Storace, face à laquelle elle incarna de nombreux rôles dans les opéras écrits par Stephen Storace pour le théâtre de Drury Lane.



portrait par Lawrence

Portrait de Thomas Lawrence


Née le 20 avril 1763 à Londres, Anna Maria Phillips descendait peut-être par son père de Charlotte Corday. Son père, Peregrine Phillips était juriste dans l’administration des Wine Licence Office. Familier de Benjamin Franklin, il s’imprégna de ses idées révolutionnaires et finit par être renvoyé de son administration, à la suite de ses activités politiques (certains de ses pamphlets ont longtemps été attribués à Franklin lui-même). Elle est la troisième de six enfants.

La mère d’Anna Maria meurt jeune, mais la petite fille, élevée par une tante, semble avoir eu une jeunesse paisible. Assez rapidement, elle prend des cours de musique avec l’organiste de la chapelle de Berwick Street.

Vers 17 ans, sa voix exceptionnelle alliée à son ravissant physique, lui permettent de devenir l’élève du compositeur Thomas Linley senior, et co-propriétaire du théâtre de Drury Lane. Elle y est alors engagée. (Linley senior aurait touché une bonne partie de ses cachets, comme cela se pratiquait souvent d’ailleurs…) Anna Maria fera partie de la troupe de ce théâtre jusqu’à la saison 1800-1801.

Elle fait sa première apparition sur les planches de Drury Lane le 11 novembre 1780 en Mandane dans Artaxerses de Arne. Ce succès flatteur est suivi d’autres.

Son premier bénéfice, où elle chante Clarissa (The Lionel and Clarissa, or a School for Fathers de Charles Dibdin) récolte une belle somme : £ 201, car le Lord Maire de Londres, une connaissance de son père, y a entraîné de nombreux amis. Pour une interprète débutante, le fait de pouvoir prendre un bénéfice toute seule prouvait déjà qu’on la considérait comme une future « grande ».

A la fin de la saison 1780-1781, elle est engagée à Liverpool. Elle y aborde plusieurs rôles dont celui de Clara (The Duenna, Linley père et fils), Polly (The Beggar’s Opera) et Rosetta (Love in a Village, Arne).

Durant la saison 1781-1782 de Drury Lane, on admire sa prise de rôle de Venus dans King Arthur de Purcell. Un admirateur, poète séduit, écrira même : « She looks, she moves, and I adore her, / Without the courage to implore her. »

La saison suivante, elle chante Patty (The Maid of the Mill; or, The Country Revels, d’après Fletcher and Rowley) qui deviendra l’un de ses rôles-signature, et continue d’étendre sa palette de rôles.

Son succès ne se borne pas à la capitale, car elle se produit à Liverpool, Dublin, Cork et Limerick.


Une vie privée mouvementée


C’est durant l’été 1783 qu’un incident se produit à Porstmouth. Selon une brève parue dan la presse,
« Miss Phillips du T[heatre] R[oyal] D[rury Lane] était engagée ici pour six soirées mais la conduite de certains officiers de marine nous a privés de cette excellente chanteuse. » Ils auraient pris des « libertés avec elle que la pudeur ne permet pas » et « Mr Phillips, ayant démontré une fureur honnête devant l’insulte proférée à sa fille, a failli perdre la vie ».

Ce n’est pas la première fois que la beauté de la jeune fille fait des ravages.

A Dublin, un amoureux enragé aurait voulu l’assassiner en lui tirant dessus alors qu’elle était en scène.

Peu de temps après, on raconte qu’elle se serait enfuie avec un descendant d’une famille aristocratique irlandaise. Ils étaient tous deux mineurs et les deux familles parvinrent à arrêter leurs projets de mariage. En conséquence, de retour à Londres en 1784, sa famille la garde sous surveillance rapprochée.



portrait par Romney

Portrait par Romney (1787)
Photo credit: English Heritage, Kenwood


Mariage et rencontre de Michael Kelly


Le 9 janvier 1785, elle épouse un jeune lieutenant de la Navy, Rawlings (Rollings) Edward Crouch. Elle continue pourtant à se produire sous son nom de jeune fille.

Le mariage ne sera révélé qu’après le décès de leur premier enfant, qui décède, âgé de deux jours. Le père de la jeune épouse déménage chez le couple. La cantatrice se retrouve alors à aider financièrement « un père malade de la goutte, une tante folle, une nièce orpheline, un frère dépensier et un mari indolent » (Highfill).

Son mariage tient pourtant officiellement jusqu’en 1792. En mars 1787, elle fait la connaissance du ténor irlandais Michael Kelly, tout juste rentré de Vienne, en compagnie de Nancy Storace. C’est le coup de foudre. Ils avaient partagé la scène comme Lionel et Clarissa.

Kelly s’établit non loin du couple Crouch. Il lui donne des leçons de chant, elle affine sa présence scénique, et ils deviennent inséparables.

Mr Crouch, bonne pâte, accompagne les deux chanteurs lors de leurs tournées provinciales. On les entend à Oxford, York, Leeds, Chester, Manchester, Wortcester, Liverpool, Birmingham, Norwich, Brighton… et bien sûr sur les planches de Drury Lane, où le couple incarne un duo de jeunes premiers qui enthousiasment les foules.

Ils sont également très demandés pour les oratorios donnés dans les théâtres londoniens lors du Carême, dans les concerts publics et privés. Ils seront également des professeurs de chants très appréciés.

En 1791, Anna Maria Crouch se sépare définitivement de son mari. Par un accord privé, elle accepte de lui verser une rente annuelle. Mais, à l’époque, elle serait devenue brièvement la maîtresse du prince de Galles (assertion que l’intéressée  nia farouchement). Le prince lui aurait versé une somme énorme après leur rupture.

Si l’on peut s’interroger sur les sentiments de Kelly à ce sujet, cela ne brise apparemment pas leur couple, ni l’amitié des deux chanteurs avec le prince, qui fait partie des hôtes distinguées et brillants reçus par le couple illégitime dans leur maison de Pall Mall (où ils ont déménagé en 1792), puis dans celle de Leicester Square (où ils s’installent à l’été 1797). Parmi les personnes fréquemment conviées par le couple figurent la soprano Elizabeth Billington, Richard Brinsley Sheridan, et Stephen Storace et sa sœur Nancy.


Accidents et maladie


La soprano est alors fêtée et toujours aussi admirée, mais une série d’accident va peu à peu amoindrir sa carrière.

Le 13 novembre 1787, en route pour le théâtre, la voiture dans laquelle elle se trouve se renverse. Le visage de Mrs Crouch est cisaillé par des éclats de verre. Les cicatrices resteront visibles toute sa vie durant.


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