mardi 11 avril 2017

Gertrud Mara (1749-1833), collègue et rivale de Nancy Storace (1)



En 1787, le ténor Michael Kelly, ami de Nancy Storace répond au compositeur Samuel Arnold qui lui demandait quelle sorte de chanteuse était Madame Storace, qu’elle était « la meilleure chanteuse d’Europe ». Dans ses mémoires, le ténor poursuit, « Ce que je voulais dire, bien sûr, c’était "dans son style" ; mais, comme elle me le prouva par la suite, Madame Mara fut extrêmement offensée de la louange que j’avais accordée à mon amie, et dit à une dame, lorsque je quittais le foyer des artistes, que j’étais un impertinent freluquet ».

Qui était donc cette cantatrice si susceptible ?

« La nature m'a favorisée de tout ce qui est nécessaire pour un chanteur accompli,
la santé, la solidité, une voix brillante, une tessiture étendue, une intonation pure,
une gorge flexible, un caractère vif, passionné et sensible »
Gertrud Elisabeth Mara (Autobiographie)




Gertrud Mara (1749-1833) portrait

Portrait gravé par Bertarelli, Milan.
Photographie © DR


Gertrud Elisabeth Mara nait à Cassel, le 23 février 1749 ; son père, Johann Schmeling, était un musicien au talent modeste, qui arrondissait ses fins de mois en réparant des instruments.

On a avancé que la petite fille était attirée par le violon dès ses quatre ans, et qu'elle aurait appris seule à en jouer. Vers ses cinq ans, son père lui donna des leçons, et elle put désormais se produire en duo avec lui.

Pendant ses jeunes années, elle fut atteinte de "englische Krankheit" (rachitisme), dont elle mit longtemps à se remettre. Cette maladie explique qu'elle ait peu fréquenté d'autres enfants, et ait passé beaucoup de temps dans l'atelier de son père. L'irrégularité de son développement physique vient sans doute de cette maladie infantile, et non du fait que son père l'aurait attachée à une chaise durant la journée pour l'empêcher de toucher et d'endommager les instruments qu'il avait en dépôt chez lui... comme le veut une certaine légende ! 

Les tournées européennes : l'Allemagne (1755-1759) et l'Angleterre (1759-1764)


Lorsqu'elle eut six ans, en 1755, son père l'emmena à Francfort pour une tournée de concerts afin d'exhiber sa virtuosité au violon. Elle plut à tel point qu'elle put donner un concert par souscription, dont le produit lui paya des leçons complémentaires.

Sa santé s'améliorant, son père organisa également divers concerts dans les villes d'eau et divers palais, dans le Brabant, les Flandres, et à Rotterdam, Utrecht, Amsterdam, Haarlem, Leyde... Les concerts n'étaient pas très rémunérateurs, mais la petite fille avait le don d'attirer la sympathie. Elle mentionne dans son autobiographie deux dames, une à Anvers et l'autre à La Haye, dont les maîtres à chanter lui donnèrent quelques leçons. Elle se souvient avoir alors appris quelques airs italiens, mais il n'est pas précisé si elle chantait lors de ses concerts ou se contentait de jouer du violon. 

Père et fille se produisirent également à Vienne. L'ambassadeur anglais en poste à Vienne conseilla à Johann Schmeling de tenter sa chance en Angleterre.

Les Schmeling arrivèrent à Londres en 1759. La petite musicienne prodige de dix ans attira l'attention de plusieurs mécènes, dont la Reine, devant laquelle elle se produisit lors de soirées privées. 

Elle fit également ses débuts scéniques avec d'autres jeunes artistes au Théâtre de Haymarket le 23 avril 1760, comme en témoigne l'annonce suivante, parue dans The Public Advertiser du 23 avril 1760 :

 "By Particular Desire. At the little Theatre in the Haymarket. This Day, April 23, there will be a Concert of
VOCAL AND INSTRUMENTAL MUSIC
The vocal parts by Signor Tenducci, Signora Calori, and by Signor Qualici.
The Solos by young Performers, who never appeared in Public, as a solo of Signor Giardini's on the Violin by his Scholar Master Barron [sans doute Hugh Barron, futur élève du peintre Reynolds], thirteen years old; a Lesson on the Harpsichord by Miss Burney, nine years old; with a Sonata of Signor Giardini's accompanied by a Violin; a Solo on the Violoncello by Master Cervetto [James, le fils du grand violoncelliste], eleven years old; a Duet on the Violin and Violoncello by Master Barron and Master Cervetto; a Quartetto by Miss Schmelling, Master Barron, Master Cervetto, and Miss Burney. With several full Pieces by a select Band of the best performers.
The doors to be opened at five o'clock. To begin at seven.
Pit and Boxes laid together at Half-a-guinea. Gallery five shillings.
Tickets to be had at Arthur's, St. James's Street; at Mr. Walsh's music-shop, Catherine Street; at Mr. Johnson's music-shop, Cheapside, and at the Theatre; where Ladies are desired to send their servants to keep places."

"Miss Burney" était Esther (ou Hetty), la plus jeune fille du musicographe Charles Burney, qui continua par la suite sa carrière de claveciniste. Gertrud Schmeling poursuivit longtemps sa relation amicale avec la famille Burney, comme on le verra.

Aucune autre date de concert public n'est connue pour ce premier séjour anglais. Selon The Manager's Notebook (1837-1838), Gertrud Schmeling se serait principalement produite dans des tavernes, comme celle du Rising Sun, "for such rewards as they were pleased to give" [pour la rémunération qu'on voulait bien lui offrir.] Il semble bien que ces années furent difficiles, et la reconnaissance publique très faible. Dans son autobiographie -qui s'arrète en 1793-, Gertrud Mara l'explique par le fait qu'elle était la première virtuose enfant à se produire ainsi. Les jeunes Mozart, qui arrivèrent à Londres au moment où les Schmeling en partaient, eurent également du mal à remplir les salles.

Pour lire la suite, cliquez en dessous


Les Schmeling visitèrent également Rochester, Canterbury, Douvres, York et même Dublin, où le père fut emprisonné pour dettes (1761), comme cela lui arriva par la suite à Londres, en 1764, durant trois mois.

Des dames anglaises persuadèrent Schmeling de faire abandonner le violon à sa fille, "car c'était un instrument peu adapté pour une jeune fille" (Autobiographie) et de se consacrer au chant. Il est vrai que cet instrument était perçu comme typiquement masculin et se prêtait fort mal à une carrière de musicienne. 

Il n'en était pas de même pour la guitare, instrument à la mode, et la jeune fille acheta un instrument fait à sa mesure. Des leçons lui furent données par le guitariste Roderigo.

Ce premier apprentissage fut crucial pour la formation de la chanteuse. Gertrud Mara le reconnaissait elle-même : "Je recommande à toute personne souhaitant étudier le chant de faire du violon et du violoncelle (ne serait-ce que des gammes), car sinon, comment comprendrait-on qu'on est trop bas ou trop haut, sinon par le mouvement de ses doigts ?" (Autobiographie) Précisant sa pensée une autre fois, elle indiqua que le mouvement du doigt sur la corde permettait de rendre perceptible audiblement comme physiquement le moindre écart de justesse. 

Gertrud Schmeling aurait alors pris des leçons de chant durant quelques semaines avec Paradisi (sans doute Pietro Paradies), qui était fort estimé comme professeur à Londres dans les années 1750. Mais Paradies était principalement prisé comme professeur pour les instrumentistes, aussi il faut regarder avec quelque distance l'affirmation que Schmeling aurait fait cesser les leçons car son professeur la serrait d'un peu trop près... Dans son autobiographie, la cantatrice précise les termes de l'apprentissage qui ne sont pas plus outrageants que les conditions habituelles : le professeur -qui reste anonyme dans son autobiographie- se voyait verser une partie du cachet de ses élèves, une fois leur carrière lancée.


Gertrud Mara (1749-1833) portrait

Photographie © DR

Quand les Schmeling retournèrent en Allemagne en 1765, à Francfort et Cassel (où la mère de Gertrud était morte en 1764), la jeune chanteuse ne perdit aucune occasion d'aller entendre ses collègues. Elle considère d'ailleurs que son apprentissage se fit principalement en allant écouter les autres : "Ma manière de chanter changea après avoir visité avec assiduité les théâtres de Cassel et de Braunschweig."

C'est sans doute à cette période que son père aurait essayé de faire engager sa fille à la cour de Berlin. Il échoua. L'histoire raconte que Fréderic II refusa de l'entendre car elle était Allemande, et qu'il était convaincu qu'elle avait un "accent tudesque" qui la rendait impropre à chanter l'opéra italien. Son commentaire est resté célèbre : "Une chanteuse allemande ? Je prendrai autant de plaisir au hennissement de mon cheval." Le chanteur Morelli qui serait allé entendre Mara, lui aurait alors dit "Ella canta come una Tedesca". Si l'histoire est vraie, on peut également s'étonner de l'audace de Schmeling de présenter une chanteuse aussi inexpérimentée pour ce type de poste....

En 1766, la cantatrice fut engagée par Johann Adam Hiller (1728-1804), qui l'entendit à Leipzig. Il fut tant marqué par son interprète qu'il fonda par la suite une école de chant dans cette même ville, la fameuse Gesangsschule, au départ de celle qui fut son élève préférée. Sensible au besoin de former des musiciennes compétentes, il fut un avocat passionné de la place professionnelle des femmes dans la vie musicale. Hiller était un chef d'orchestre dynamique, qui dirigeait des Grosses Concert fréquents dans la ville, programmant souvent des oratorios. Celui qui fut un des meilleurs pédagogues de son temps, tint un rôle non négligeable dans la formation de la cantatrice, même si celle-ci nia par la suite dans son autobiographie avoir été son élève. Hiller forma également la chanteuse Korona Schröter, qui fut engagée par la suite à Weimar par Goethe. 

En dehors des concerts à Leipzig, elle se produisit également dans des cours voisines, ainsi qu'à Dresde et Ludwigslust.

Un de ses admirateurs de Leipzig, Ernst Ludwig Gerber (1746-1819), violoncelliste dans la fosse des Grosses Concert de Hiller, et auteur du Historisch-biographisches Lexicon der Tonkünstler (1790-1792) décrit ainsi la voix de Gertrud Schmeling :

 "Sa voix est brillante, pleine et sonore, et avec une légèreté étonnante, elle est encore si forte que je l'ai entendue à Leipzig chanter sans forcer le moins du monde au dessus des choeurs, des trombones et des trompettes, d'un effectif de plus de cinquante chanteurs et instrumentistes. Sa tessiture étonnante va du Sol sans lignes au Mi avec trois lignes, sans rupture et avec la même puissance. Ses sons clairs excitent ses auditeurs, et les conduit à l'étonnement et à l'enchantement par le tempo, la perfection et la rondeur de ses vocalises. Il est impossible pour ses auditeurs de l'écouter en silence - des salves d'applaudissements l'interrompent régulièrement, et les plus grandes difficultés disparaissent immédiatement à travers l'agilité avec laquelle elle les exécute. Son style préféré est l'air de bravoure. Mais grâce à son talent divin et son intuition pénétrante, elle chante les rondos et les adagios avec le plus grand charme et sensibilité, et c'est remarquable qu'au Concert Spirituel à Paris elle put satisfaire le public le plus exigeant en chantant le rondo expressif de Nauman "Tu m'intendi". Elle chante en allemand, italien, français et anglais, avec clarté et un excellent accent.
Elle n'a pas d'embonpoint, et n'est pas une beauté, mais malgré cela, n'a pas de traits repoussants. Son coeur chaleureux rayonne sur tous ses traits, avec le résultat qu'on est saisi d'admiration dès qu'on la voit." (Gerber, Lexicon, col. 856-865)

En cinq ans, elle acquit une connaissance plus approfondie de la musique et développa un style brillant dans l'exécution. Elle devint également une bonne claveciniste et se produisit dans des concerts en public. Il semblerait qu'elle ait travaillé sa voix au moins quatre heures par jour à l'aide du manuel de Pier Francesco Tosi [Opinioni de' cantori antichi e moderni, o sieno osservazioni sopra il canto figurato. Bologne, 1723], étudié les langues étrangères et prit des cours de danse. 

Hiller lui fit travailler de nombreux airs d'opéra, et elle développa une bonne technique de déchiffrage a prima vista, avantage de sa première formation de violoniste.

En 1767, elle fit ses débuts scéniques dans Talestri, opéra de l'Electrice de Saxe, Maria Antonia, à Dresde. Cette dernière l'avait entendue en concert et souhaita l'engager. Comme la jeune femme n'avait jamais incarné de rôle scénique, elle fut patiemment dirigée et formée par l'électrice elle-même.

De retour à Leipzig, elle continua à engranger les succès. Sa participation à l'oratorio Sant'Elena al Calvario de Hasse fut l'occasion d'un poème laudateur de Goethe, qui était un ami de Hiller, "Klarster Stimme, froh an Sinn…" :

"Pour Demoiselle Schmeling,
Après un concert de la Santa Elena de Hasse,
Leipzig, 1771.
La voix claire, pleine de joie,
Pur don de la jeunesse,
Tu suivis la Reine
Jusqu'au Saint Sépulcre.
Là où tout aboutit,
parmi les bienheureux,
Ton chant m'entraîna
Moi, l'émerveillé.
(Traduction de Roger Blanchard et Roland de Candé)

En effet, elle décida d'aller en Italie étudier la méthode de chant italienne ; il semblerait qu'elle ait été déjà persuadée que c'était la seule valable. Commentant la remarque de Morelli à son sujet, elle précisa "qu'il avait évidemment raison, car où aurait-elle pu acquérir cette méthode (qui est la seule valable), et que tous les chanteurs, toutes les nations, tous les instrumentistes essayent d'acquérir". (Autobiographie)

Son voyage la conduisit à Postdam où elle fut auditionnée par Frédéric II de Prusse : cette audition allait changer le cours de sa carrière.


Ce texte a été rédigé en 2006-2007 pour ODB-opera.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Merci de votre message. Il sera mis en ligne après modération....