dimanche 16 avril 2017

Gertrud Mara (1749-1833), collègue et rivale de Nancy Storace (3)




En 1787, le ténor Michael Kelly, ami de Nancy Storace répond au compositeur Samuel Arnold qui lui demandait quelle sorte de chanteuse était Madame Storace, qu’elle était « la meilleure chanteuse d’Europe ». Dans ses mémoires, le ténor poursuit, « Ce que je voulais dire, bien sûr, c’était "dans son style" ; mais, comme elle me le prouva par la suite, Madame Mara fut extrêmement offensée de la louange que j’avais accordée à mon amie, et dit à une dame, lorsque je quittais le foyer des artistes, que j’étais un impertinent freluquet ».

Qui était donc cette cantatrice si susceptible ?

Les deux premières parties de la biographie de Gertrud Mara se trouvent  ICI et LA.


Armida

Armida. Gravure de J Collyer, d'après P. Jean.
Publié par Darling & Thomson en 1794.
De nombreuses versions de ce portraits circulèrent.

Séjour parisien : 1782-1783


Une possible lettre d'introduction de l'Impératrice Marie-Thérèse pour Marie Antoinette lui permis sans doute de se faire plus facilement une place dans la vie musicale parisienne.
Sa première apparition au Concert Spirituel, le 19 mars 1782, fut un véritable triomphe. Elle se produisit également en concert à Versailles et à Paris et fut nommée première chanteuse de la Reine.

Louis Petit de Bachaumont (1690-1771) et ses continuateurs, dans les Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des Lettres en France, depuis MDCCLXII, ou Journal d'un observateur, contenant les analyses des pièces de théâtre qui ont paru durant cet intervalle, les relations des assemblée littéraires... relatent cette apparition :


"20 mars [1782] Il y a dejà eu deux concerts spirituels depuis la cloture des grands spectacles, & l'affluence a été considérable : il paroît que le sieur le Gros, qui en a toujours la direction, a redoublé d'efforts pour les rendre brillants en ouvrages nouveaux & en virtuoses.
[....] Madame Mara est une étrangère qui, à l'expression de Mad. Todi, joint tout l'art de Mademoiselle Danzi, aujourd'hui Mad. Le Brun ; & par la réunion des qualités les plus rares & les plus précieuses, passe pour la première cantatrice d'Europe. Rien n'est comparable au fanatisme qu'elle a excité, & seule elle auroit fait le succès des concerts du sieur le Gros qui lui donne dix louis chaque fois qu'elle chantera. Elle a commencé mardi pour la première fois." (Tome XX, pp. 132 sq)


Assez rapidement, sa rivalité avec la cantatrice Luisa Todi divisa les amateurs parisiens en deux factions.


"29 avril [1783]. Madame Todi & Madame Mara, qui, pendant tout le temps qu'à duré le concert spirituel, ont chanté alternativement & quelquefois le même jour, se sont enfin livré dimanche un dernier assaut où toutes deux ont été applaudies à tout rompre.
Il est certain que madame Mara a l'organe infiniment supérieur, que les connoisseurs les plus difficiles, les étrangers qui ont le plus voyagé, assurent qu'il n'y en a pas deux de cette espèce; sûreté, netteté, pureté, aisance, étendue, elle a toutes ces qualités au suprême degré ; elle se joue des difficulté, elle excelle dans les airs de bravoure ; mais madame Todi a infiniment plus de sensibilité & la surpasse de beaucoup dans le cantabile; en un mot, la première n'est que cantatrice ; c'est peut-être la plus parfaite qu'on ait entendu pour flatter l'oreille ; la seconde remue le coeur et le pénetre. Une dame balançant la couronne entre elles deux, a fait à cette occasion le madrigal suivant.

Todi, par sa voix touchante De doux pleurs mouille mes yeux ;
Mara, plus vive, plus brillante
M'étonne, me transporte aux cieux.
L'une & l'autre ravit, enchante;
Et celle qui plait le mieux,
Est toujours celle qui chante.

Ces deux chanteuses ont aussi donné lieu à un calembour de la part d'un amateur à qui l'on demandoit celle qui aimoit le mieux ; il répondit: Ah, c'est bientôt dit (c'est bien Todi.)" (Tome XXII, p. 233 sq.)
"16 juin [1783] Les amateurs de musique sont désespérés du départ de madame Mara qui va en Angleterre, & se disposent à jouir des derniers moments de madame Todi, qui se rend en Russie, d'autent que l'engagement de celle-ci avec ce royaume est très-long; quant à la première, ele pourra s'échapper & venir de temps en temps se faire entendre à Paris.
On s'entretient de nouveau d'elles, & n'ayant plus rien à dire sur la nature de leur organe, sur leur talent bien constaté & bien différencié, on recherche tout ce qui les intéresse. [...]

Madame Mara est née en Saxe ; elle en est sortie toute jeune, & a été élevée en Angleterre par le Signor Paradisi, nom tout-à fait-inconnu. Elle fut appellée à Berlin, d'où elle nous est venue, déjà précédée de sa réputation qu'elle n'a point démentie.
Toutes deux chantent le françois ; madame Mara excelle sur-tout dans les chansons françoises, malgré un foible accent dont elle tire même parti pour donner plus de graces à son chant. Quant à madame Todi, comme elle parle à merveille notre langue, point de doute qu'elle n'y reussît. On ajoute que toute deux ont infiniment d'esprit dans la société." (Mémoires secrets..., Tome XXIII, juin 16, p. 10 sq)


La Correspondance secrete, politique & littéraire, ou Mémoires pour servir à l'Histoire des Cour, des Sociétés, & de la Littérature en France, depuis la mort de Louix XV, touche également mot de cette rivalité :


"De Paris, le 23 avril 1783, [...] Il y a eu combat à vie ou à mort entre Madame Mara & Madame Todi. Ne vous épouvantez pas, Monsieur ; il ne s'agit que de chanteuses & de musique. L'action s'est passée au concert spirituel, en présence d'un grand nombre de juges. J'en suis fâché pour l'Allemagne, mais l'italienne semble avoir réuni les suffrages. On lui a trouvé d'abord moins d'orgueil & ensuite plus de talent qu'à Madame Mara. Celle-ci a cependant chanté au dernier Grand couvert ; j'ignore si elle a réussit, mais je n'en doute pas, parce qu'elle n'étoit en comparaison qu'avec elle-même, & dans ce cas elle est sûre de plaire. Madame Todi l'emporte, selon moi, pour la facilité, pour l'expression & pour le son de voix ; mais le public est partagé, en Marates (mauvais calembourg) & en Todistes. Chacun de ces partis est entîché de son idole, prétend obstinément lui attribuer la supériorité. Tous ces débats, à dire vrai, sont aussi vains que pitoyables. Dans la préférence que chacun donne aux talmens de l'une de ces virtuoses, il ne consulte que ses goûts, que ses préjugés, que l'esprit de parti; aucun n'a la bonne foi, le désintéressement de rendre hommage à la vérité & de convenir que si le cantabile, que Madame Todi chante si purement, exige de la fraîcheur, de la flexibilité, de l'étendue, de la justesse dans la voix, les mêmes qualités sont indispensables pour les airs de bravoure que Madame Mara rend avec autant de liberté que de précision. Il seroit peut-être juste de dire, que, le talent de ces deux cantatrices étant également supérieur, la seule préférence que l'on puisse donner à l'une ou à l'autre, ne doit raisonnablement provenir qu'en raison du genre & non de la supériorité. [...]" (pp. 263-264, Tome XIV, Londres, 1788)

"De Paris, le 2 juillet 1783, [...] Le concours que je vous ai annoncé entre Madame Todi & Madame Mara, s'est continué depuis la quinzaine dans des concerts particuliers. L'une & l'autre ont conservé leurs partisans, & cette égalité de succès ajoute encore à la célébrité de chacune d'elles. Vous me saurez gré de vous les faire connoître plus particulièrement. [...]

Madame Mara est née en Saxe. Elle en est sortie fort jeune & a été élevée en Angleterre ; elle y a reçu les leçons de M. Paradisi, qui n'est connu que par elle ; si les talens répondent à ceux de son élève, la renommée est bien injuste. Madame Mara fut appellée à Berlin, & c'est delà que sa réputation se répandit dans l'Europe; elle vint à Paris où on l'avoit déjà fort préconisée, & où elle n'éprouva cependant point le fort des talens trop vantés. Elle réussit beaucoup, & son succès à ce dernier voyage a été plus éclatant encore. Il s'est soutenu à côté de celui de Madame Todi ; celui de Madame Todi s'est soutenu à côté du sien ; c'est assez les louer l'une & l'autre. Toutes deux sont d'excellentes musiciennes ; toutes deux ont infiniment d'esprit dans la société, ce qui n'est point indifférent à leur manière de chanter : toutes deux ont dans un genre différent un talent très-remarquable." (pp. 402-403, Tome XIV, Londres, 1788)

Quand Giovanni Gallini visita la France en 1783 pour recruter des chanteurs pour le King's Theatre, l'opéra italien de Londres, il commença sans doute par contacter Madame Mara.
Une lettre de cette dernière, écrite depuis Ostende à Charles Burney, témoigne des raisons de son refus d'alors :

"[...] Monsieur; l'amitié que Vous m'avés témoigné autre fois, et dont je me flattois de récêvoir de nouvelles marques cet hÿver, m'arrache l'aveu sincère que c'est avec la plus grande peine que je me vois éloignée encor par des circonstances contraires d'un paÿs, ou j'ai reçu mes premieres idées, et à qui je me suis attachée depuis de tout mon coeur ! les propositions de mr: Gallini étoient trop dures pour pouvoir les accepter; car réellement avec toute la force de ma poitrine, je ne crois pas qu'elle auroit pu suffire à me faire entendre deux fois par sémaine pendant un couple de mois dans le grand Opéera ; Ajoutés-y encor qu'il a marchandé comme on marchande au marché des herbes, et vous pourrés aisement comprendre que je n'aimerois pas avoir à faire à un tel Directeur, à la vérité, trop indiscrêt. En acceptant 1200 £ sterl: pour faire le double service des talents qui ont été avant moi, c'est en même tems me mêttre au dessous d'eux, et ruiner ma santé peutêtre pour jamais si j'ai l'ambition de ne pas vouloir compromettre ma réputation. si Mr: Gallini m'avait donné 1500 £, je les aurois accepté avec les conditions ordinaires, mais come il n'est pas musicien, il a crû risquer son argent qu'il aime beaucoup, et il ne s'est pas fié à ses prore oreilles. Dépuis j'ai promis à Mr: Abel de venir à Londres pour ses concerts, mais tant qu'il a quitté Paris, il ne m'a pas donné de ses nouvelles, et j'ai tout lieu de croire qu'il n'a pas réussi dans son projet. [...] Sachant que j'ai refusé l'engagement de Turin pour avoir le plaisir de passe en angleterre sous des auspices bien moins avantageuses, j'aurois crû du moins, qu'il ne manqueroït pas de m'avertir à tems du succès de son entreprise. [...]"(12 novembre 1783)


Gertrud Mara

Portrait de Hüssner. Leipzig, vers 1792.
Photographie © DR

L'Angleterre (1784-1802)


Les Mara se rendirent finalement en Angleterre en 1784.

La cantatrice fit sa première apparition professionnelle lors d'un concert au Pantheon Theatre le 29 mars 1784, pour un concert organisé par Abel. Elle chanta entre autre, "Alma grand anezzo" de Pugniani et "Vadasi del mio bene" de Nauman. L'affluence fut médiocre pour les six concerts prévus par souscription, à cause des élections qui se tenaient au même moment, comme le précise Burney.

Les directeurs du Pantheon lui donnèrent la permission de se produire aux commémorations handéliennes (Handel Memorial Concerts) qui se tinrent à Westminster Abbey et au Pantheon, entre le 26 mai et le 4 juin 1784. Les manifestations étaient organisées par Charles Burney qui en a laissé une description très précise.
Le premier concert qui se tint à l'abbaye royale était composé d'extraits d'oeuvres variées, dont une Coronation Anthem, le Te Deum de Dettinge, un extrait de la Funeral Anthem, les ouvertures de Esther et Saul et le choeur "The Lord shall reign" d'Israel in Egypt.

Le concert du Pantheon comportait des airs, concertos et choeurs, tirés de Joshua, Israel in Egypt et Judas Maccabaeus. Le seul oratorio chanté en entier fut le Messiah, donné à l'abbaye le troisième soir, les deux derniers concerts étant des reprises des premiers concerts.
Les effectifs étaient très importants : 525 intervenants, dont 251 musiciens et 275 chanteurs (60 sopranos, 48 contre-ténors, 83 ténors et 84 basses. (les solistes sont inclus) Joah Bates "dirigeait" de l'orgue, assisté de trois sous-chefs d'orchestres.

L'évènement eut un tel retentissement qu'il fut repris quasiment chaque année, entre 1785 et 1791 (excepté 1788 et 1789). Haydn assista à celui de 1791 et fut marqué par la vénération anglaise pour Haendel, qui tint une grande part dans la composition de ses oratorios La Création et Les Saisons.

La dernière annonce des concerts de Madame Mara au Pantheon du 11 juin annonçait que ce serait son dernier concert de la saison, mais elle se produisit cependant en soliste aux Oxford Music Room le 19 juin 1784.

En 1785, elle donna de nouveau 14 concerts au Pantheon. Mais elle fut également engagée aux Ancient Concerts.

Sa participation aux Handel Memorial Concerts de l'année se termina par un faux pas qui devint célèbre : elle resta assise durant le choeur de l'Alleluia alors que toute l'assistance se levait, y compris la famille royale.

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En juin 1785, elle chanta au Oxford Music Room et refusa de bisser un air. Le jour suivant, elle fut huée lors de son premier air, et elle s'assit durant le choeur. En dépit de l'assurance du Doctor Hayes qui annonça au public qu'elle se lèverait durant le choeur suivant, elle ne le fit pas. Le Vice Chancelier lui fit ordonner de le faire à l'acte suivant. Elle quitta finalement l'estrade après son air, ce qui provoqua une émeute.

Cet incident donna lieu à une caricature, "A Wapping Concert", publiée en 1786, qui la montre assise, près du texte suivant : "MADAME MARA prie son Public Poli de l'excuser de s'asseoir durant la représentation, car elle a contracté durant son enfance une Maladie appelée Le Genoue Inflexible, ou (Genou Raide) qui l'empêche de se lever, même durant les Pièces de Musique la plus Sacrée - ses Ennemis l'appellent Orgueil, mais cela doit être de la perfidie, puisqu'elle n'est même pas capable de se lever devant ses Majestés; ou devant le Nom Sacré de Jehovah."

En octobre 1785, elle favorisa les souscriptions pour les concerts à Willis's Rooms concurrençant ceux donnés par Gallini à Hanover Square. Elle se fit sans doute £ 3000 avec ces apparitions.

Le 29 novembre 1785, The Public Advertiser déclara qu'elle était " sans contredit la première chanteuse du monde".
Un autre incident se produisit le même mois au Winchester Music Festival quand elle refusa à nouveau de bisser un air et se plaignit que les "bouseux du Hampshire" l'avaient "grunted out of the room" [fait sortir par leurs grommellements]

En janvier 1786, elle signa un contrat avec le King's Theatre. Son mari l'avait accompagnée, et se produisit dans certains des orchestres avec lesquels elle chantait. Comme on le verra plus précisément, la plupart des opere serie chantés par Mara furent revus selon ses spécifications. Elle continua à apporter ses propres arie di baule, et à imposer ses desiderata. Comme elle avait reçu une formation musicale plus importante que beaucoup de ses collègues, cela lui permis de réviser de manière importante les partitions.

Elle commença sa collaboration avec l'opéra italien, en chantant Didon dans un pasticcio, Didone Abbandonata, le 14 février 1786. Ce pasticcio était dirigé par Anfossi, et arrangé par Madame Mara qui sélectionna des morceaux de Sacchini, Mortellari, Piccinni et Schuster, sur un livret adapté de Metastasio.

Le Morning Herald (15 février 1786) déclara qu'elle avait "les talents d'une excellente actrice avec le mérite de la chanteuse la plus enchanteresse qui se soit produite sur aucune scéne."

Mais ces compliments quant à son jeu sont excessifs, si on compare cette opinion avec celles du connaisseur Mount-Edgcumbe :


"[...] Les talents musicaux de Mara (car elle n'était pas une actrice et avait un mauvais physique pour la scène) étaient du tout premier ordre. Sa voix, claire, douce, distincte, était suffisamment puissante bien que très mince, et son agilité et sa flexibilité en faisaient une chanteuse d'agilité, dans lequel style elle était sans rivale ; et bien qu'elle réussisse assez bien les airs les plus pathétiques et solennels de Haendel, cependant on pouvait l'y prendre en défaut, et il apparaissait un manque de sentiment en elle, qu'elle arrivait cependant à communiquer à son auditoire. Son interprétation dans [Didone Abbandonata] fut parfaite, et donna entière satisfaction. [...]" (Musical Reminiscences of an Old Amateur, pp. 59 sq. Londres ; W Clarke, 1827)


Burney se montra très louangeur, la comparant à une déesse tombée parmi les mortels. Il précise que l'air "Se il ciel mi divide" avec violon obligato du Poro de Haendel avait été inclus dans ce pasticcio par Madame Mara. (General History of Music... IV, p 352). Lord Cooper compara sa voix à un violon.

Son second rôle fut Andromeda dans le Perseo de Sacchini (peut-être révisé par Madame Mara) dont la première eut lieu de 21 mars 1786. Elle bissa un air de bravoure, "Non è la mia speranza". Elle avait apparemment également dirigé les choeurs, ce qui "expliquait la précision inhabituelle avec lesquels ils furent exécutés" (General Advertiser)

Le 24 mai 1786, elle chanta le rôle titre de Virginia, en face de Rubinelli (Icilio) qui faisait ses débuts londoniens. Ce pasticcio, fondé sur l'oeuvre de Tarchi -avec des insertions de Cherubini et Anfossi- fut dirigé par Cherubini. Le texte, assez ridicule, fut revu car on le considéra comme trop tragique et violent, mais la révision montre dans la scène finale la malheureuse Virginia, qui rampe à travers la scène, à la recherche de son amant Icilio, et qui est finalement emportée par les soldats d'Apio qui se prépare à la violer...

Le 25 mai, elle retrouva Rubinelli dans Armida, encore un pasticcio, fondé sur les Armida d'Anfossi et de Jommelli, cette fois-ci d'après Mortellari ; les répétitions se passèrent fort mal. D'après Burney, elle refusa de chanter les airs qu'avait composé pour elle Mortellari, y substituant ses propres "airs de valise" de Pugnani, Monopoli, Sacchini et Schuster, car elle avait déclaré qu'il ne savait pas écrire, et lui clamait partout qu'elle était incapable de chanter !

Comme ce fut le cas lors de toute sa carrière de chanteuse d'opéra, elle continua de se produire en concert : cette saison, ce fut pendant le Carême, aux Tottenham Court Music Room.

La seconde saison au King's Theatre commença avec Cleonice dans Alceste (Demetrio) de Gresnick le 23 décembre 1786. Elle chanta en face de Rubinelli. Ce ne fut donné que trois fois, car Gertrud Mara tomba malade. Son air "Se libera non sono" était un des airs les plus virtuoses jamais entendu dans ce théâtre, montant jusqu'au fa 3 (comme la Reine de la Nuit)
Elle alla également chanter "Pious Orgies" de Judas Macchabaeus, le 23 décembre 1786 à Drury Lane et participa à divers oratorios cette saison.

Après une brève maladie, elle chanta une version arrangée du rôle de Cleopatra dans le Giulio Cesare "de" Haendel au King's Theatre, le 20 février 1787. Il ne s'agit aucunement de l'oeuvre de Haendel mais d'un pasticcio conçu par Samuel Arnold : l'oeuvre avait été réorchestrée, refondue en deux actes, et Tolomeo ne mourrait pas à la fin... Ne restaient de la musique de Haendel que "Alma del gran Pompeo", "Da tempeste..." (attribué à Tolomeo), le dernier duo et le choeur final, ainsi que le premier. A Gertrud Mara étaient attribués : "Agitata, parto si" (d'un Radamisto qui n'est pas celui de Haendel), des fragments de la scène du Parnasse, "T'amo si, sarai tu quella" (duo de Cesare et Cleopatra : Riccardo), "Rendi il sereno al ciglio" (Sosarme), "Dove sei, amato bene ?" (Rodelinda). Cette "musique antique" plut au roi, et eut un succès relatif., ce qui soulagea la direction qui n'avait consenti qu'avec peine à monter l'oeuvre pour une soirée à bénéfice. 

La Mara reprit également ses chevaux de bataille du moment, Dido, Virginia en mars, puis, le 1er mai 1787, chanta Emilia dans La Vestale de Rauzzini, qui n'eut pas le succès escompté avec uniquement deux représentations.

En 1786-1787 elle continua à susciter la controverse. Selon le satiriste John Wolcot / Peter Pindar, on annula un de ses concerts lors de la saison d'oratorios à Drury Lane car cela concurrençait un concert de la Society of Ancient Music qui était sous le patronage royal.

Elle se produisit à régulièrement, dans les années qui suivirent dans les Handel Memorial Concerts à l'abbaye de Westminster : en mai 1787, elle chanta aux côtés de Nancy Storace -qui remplaçait apparemment Elisabeth Billington. Mara fut cependant critiquée dans la presse pour avoir exigé de recevoir son cachet de £1200 avant que le produit des concerts ne soit envoyé aux oeuvres charitables. Ce qu'elle nia.

Durant l'été 1787, elle chanta dans divers concerts en Angleterre et se produisit à Bath et à Bristol en décembre de la même année.

En 1787-1788, elle ne renouvela pas son contrat au King's Theatre, suite à une querelle avec Gallini portant sur son salaire ; elle se consacra donc aux concerts et chanta au Pantheon et dans les oratorios de Drury Lane. S'étant réconciliée avec le ténor Michael Kelly, (ce dernier l'avait offensée en disant que la meilleure chanteuse d'Angleterre était Nancy Storace, sans préciser "dans sa catégorie"...) elle lui offrit de participer à sa représentation à bénéfice à Drury Lane dans Mandane de l'Artaxerses de Arne. Les annonces précisaient bien que c'était sa première apparition à l'opéra en dehors du King's Theatre. Elle rechanta d'ailleurs le rôle pour son propre Bénéfice le 28 mai 1788.

Elle retourna sur le continent pour le carnaval 1789 où elle chanta à Turin ; elle interpréta Stratonica dans le Ariadate de Giordani au Teatro Regio, ainsi que le rôle-titre de Teodelinda d'Andreozzi ; elle interpréta le rôle d'Euridice dans le Demetrio a Rodi, une festa per musica de Gaetano Pugnani, donnée en avril 1789 pour les célébrations de mariage de Victor Emmanuel d'Aoste et de Marie-Thérèse d'Autriche.

Forte de ces succès, elle alla à Venise pour incarner Medea dans Gli Argonauti in Colco, o sia La conquista del velo d'oro de Gazzaniga et le rôle-titre d'Andromaca de Nasolini, pour le carnaval 1790 (février) au Teatro di San Samuele.

Elle revint à Londres en 1790 : le King's Theatre ayant brûlé en 1789, l'opéra italien se donnait dorénavant au Haymarket. Après des négociations ardues en août 1789, le directeur Gallini réengagea Luigi Marchesi et Gertrud Mara.

Elle y chanta Dircea, en face du Timante de Marchesi dans L'Ursupatore innocente, un pasticcio tiré du Demofoonte de Metastasio, le 6 avril 1790. La musique assemblée par Frederici comportait des airs d'Andreozzi. Une polémique éclata quant à la paternité des airs chantés par Mara. The Herald remarqua que "Madame Mara, dans son périple italien, a acquis une suavité particulière dans l'expression de ses notes, qui ajoute à l'étendue étonnante de ses pouvoirs, lui fait verser dans les oreilles un nectar céleste et justifie l'appellation de Hebe opératique." Elle enchaîna sur le rôle de Cleofide dans La generosità d'Alessandro de Tarchi, le 29 avril, d'après Alessandro in Indie.

On monta alors l'Andromaca de Nasolini que Mara avait chanté à Venise. L'oeuvre fut donnée le 28 mai, date du bénéfice de Mara. Marchesi inséra ses propres airs. La critique considéra qu'elle n'avait jamais paru sous un meilleur avantage.

Durant l'été 1790, elle continua ses tournées de concert (dont Doncaster), tout comme en novembre et décembre (Bristol).

En 1790, l'impresario et violoniste Johann Peter Salomon engagea Joseph pour sa saison de concert par souscription. Gertrud Mara faisait partie des artistes qui y chantaient régulièrement ; son mari s'entremit apparemment pour le recrutement de Joseph Haydn, comme le montre une notice parue en décembre 1790 et janvier 1791 dans la presse londonienne.

En 1791, Gertrud Mara rejoignit l'opéra italien, dont la patente allait désormais au Pantheon Theatre (Depuis l'incendie du King's Theatre et sa reconstruction, une dispute homérique opposait les deux troupes pour le privilège de faire représenter l'opéra italien.) Le compositeur Girowetz, qui fut engagé au Pantheon au lieu de Mozart (qui ne répondit sans doute jamais à la lettre du directeur O'Reilly souhaitant s'assurer ses services) était officiellement en train de composer une Semiramide -qui ne vit jamais le jour- pour la prima donna seria du théâtre en janvier 1791.

Elle y apparut en Armida (une révision du Rinaldo de Sacchini) , face à Pacchierotti pour l'ouverture de la saison (17 février 1791) et obtint un immense succès, même si les critiques furent mitigées sur la reprise de l'oeuvre, bien mutilée par rapport à sa version antérieurement donnée à Londres. Le critique du Oracle (18 février) précisa qu'elle avait joué avec plus de capacité qu'on pouvait l'espérer. Pacchierotti et Mara tombèrent malade en mars, ce qui repoussa les représentations.

Elle reprit les chemins de la scène fin avril, et pour son bénéfice du 14 avril, elle tint le rôle-titre d' Idalide, o sia la vergine del sole (Sarti, avec des ajouts). Le trio "Di un si crudele instante" (chanté par Mara, Pacchierotti et Lazzarini) fut considéré par le Morning Post comme "surpassant tout ce qu'on a récemment entendu." Mara adapta un duo de Paisiello de La Molinarella, "Nel core più non mi sento", qu'elle transforma en air, "Ah chel nel petto io sento". Une polémique s'ensuivit sur la paternité de l'adaptation, entre Mazzinghi et les Mara, ce qui donna lieu à un récit assez drôle sur les répétitions chez Gertrud Mara, par le hautboïste Patria.

Le 2 juin, la prima donna chanta Emilia dans Quinto Fabio de Bertoni, donné pour le bénéfice de Pacchierotti. L'été se passa comme tous les ans en tournées de concert (dont York, avec Kelly et Mrs Crouch.)

Durant 1791, elle chanta sous la direction de Haydn aux concerts organisés par Salomon. Pour donner une idée de la compétition qui se jouait pour ces concerts, voici une des annonces parues dans la presse ( Morning Chronicle du 30 décembre 1790) :


"Les préparatifs actuels en matière de musique promettent un hiver des plus harmonieux. Outre deux opéras rivaux, une série de concerts est prévue sous les auspices de Haydn, dont le nom est un monument de force, et que les amateurs de musique instrumentale considèrent comme un dieu de science. Cette série aura pour premier violon Salomon, et comme principale chanteuse Madame Mara. Le Professional Concert, sous la conduite experte de Cramer, sera renforcé par Mrs Billington, assistée à l'occasion par Mr et Mrs Harrison. L'Ancient Concert, sous le patronage de Leurs Majestés, reprendra ses activités peu après l'anniversaire de la Reine, avec comme premier violon Cramer et comme principale chanteuse Storace. [...] Pendant le carême, il y aura des oratorios deux fois par semaine aux théâtres de Drury Lane et de Govent Garden. Telles seront, avec l'Academy of Ancient Music, les principales distractions musicales de l'hiver." (traduction de Marc Vignal)


Elle souhaitait apparemment retourner en Italie durant l'automne 1791, mais une maladie de son mari l'en aurait empêchée. Mi-octobre 1791 on annonça que le Pantheon abandonnait la production d'opere serie pour la saison suivante, en raison des coûts.


Gertrud Mara en Mandane

Mandane. 
Portrait anonyme paru dans 
The Hibernian Magazine, août 1792


Juste avant son départ pour le continent, Gertrud Mara organisa quelques représentations (les 17, 19, 21 et 22 novembre) au King's Theatre (toujours sans privilège pour l'opéra italien et qui était alors occupé par la troupe anglaise de Drury Lane, laquelle attendait la reconstruction de son théâtre) pour y chanter Mandane. Haydn, qui assista à la seconde représentation, précise qu'elle fut accueillie par des "tonnerres d'applaudissements."

Son voyage italien la conduisit à la fin de 1791 à Venise, Milan et Gènes, où elle triompha en dépit des cabales locales. Malgré les critiques qui attaquaient sa capacité d'actrice, elle se produisit à nouveau au Teatro di San Samuele pour le carnaval 1792 dans le rôle-titre de Circe de Paër.

Elle décrit dans son autobiographie le choc qu'elle eut en voyant la malheureuse Marie-Antoinette traînée à la Conciergerie en 1792, lors de son passage à Paris.

C'est à peu près à cette époque que la conduite de son mari devint si insupportable qu'elle réussit à s'en séparer contre le versement d'une rente. A ceux qui lui reprochaient sa longue patience, elle répliquait : "Mais n'est-ce pas le plus bel homme que l'on puisse rencontrer ?"

Avant de quitter l'Angleterre pour l'Italie, elle avait signé un contrat qui stipulait qu'elle reviendrait au printemps pour y chanter un opera seria au King's Theatre et qu'elle devrait 40 soirées à la compagnie de Drury Lane. Salomon avait également annoncé sa saison de concerts aux Hanover Square Rooms pour 1792 en précisant que Madame Mara en serait et qu'elle reviendrait mi-mars. Elle retrouva finalement le sol anglais en avril 1792. Sa première participation à la série de concerts de Haydn fut pour le neuvième concert du 27 avril 1792 où elle chanta deux airs. On la retrouve le 3 mai pour le concert bénéfice de Haydn où elle ne chante qu'une fois et où fut créée la symphonie n° 97. Elle se produit à nouveau deux fois le 4 mai (dixième concert), le 11 mai (onzième concert). Le "Times du 14 mai reproche à Madame Mara de mépriser le public en lui tournant le dos tout en s'appuyant négligemment sur le clavecin, poursuivant : "Nous regrettons de devoir observer que sur ce plan, presque tous nos chanteurs ont besoin d'être rappelés à l'ordre."" (Marc Vignal)
Le dernier concert de Haydn pour cette série est celui du 18 mai ; Gertrud Mara y participe également.

L'opera seria prévu, en anglais, Dido, Queen of Carthage, donné le 23 mai 1792, fit un four total. La musique était de Stephen Storace et le livret de Prince Hoare. Alors que Gertrud Mara aurait dû le chanter 12 fois, elle ne se produisit que 5 fois. La musique en est totalement perdue.


"Le 1er juin, Mara a donné son concert. On a joué deux de mes symphonies, et je l'ai accompagnée, tout seul au pianoforte, dans un air anglais très difficile de Purcell. Il y avait très peu de monde." (Haydn, Carnets) Le Morning Herald du 2 juin trouva l'air de Purcell "irrégulier, passionné et pathétique" et rapporte une série d'incidents, dont "la chute d'une tasse entière de thé chaud, due au geste brutal d'un bras maladroit, dans le cou de Mara" [cité par Marc Vignal]


Le 3 juin 1792, elle dîna chez Stephen Storace, en compagnie de Joseph Haydn, de Michael Kelly et de Nancy Storace. La soirée dût être mémorable, si l'on en croit la note succinte de Haydn dans ses Carnets, "Sapienti pauca" !

Le 12 juin, Haydn assista à sa soirée à bénéfice au Haymarket : elle chantait Didone "de" Sarti, dont il remarque que seuls un trio, quelques récitatifs et un air, étaient de Sarti ! Il ne pouvait que le remarquer, ayant dirigé lui-même l'oeuvre une quinzaine de fois à Esterhazà en 1784-1785...

Elle ne chanta que tard dans la saison suivante, le 10 novembre 1792, dans Artaxerxes. Le manager de Drury Lane, Kemble, nota que "Mara a simulé la maladie et a ruiné sa réputation à Londres." Elle ne chanta cette saison que six fois, contrairement au 40 soirées prévues par contrat.

Cependant, la saison de Drury Lane se tenait en alternance avec l'opéra italien au théâtre du King's Theatre -les travaux de construction de Drury Lane n'étant pas achevés.
A l'opéra italien, géré par Michael Kelly et Stephen Storace, Gertrud Mara chanta Aspasia dans I Giuochi d'Agrigento (de Paisiello) le 5 février 1793 () -où elle fut huée à la suite de son refus de chanter un bis. La presse fut partagée : certains considérèrent que la foule avait eu raison (The Times), d'autres (The Chronicle) que "on lui avait demandé de manière inhumaine de bisser un air très difficile... et parce qu'elle n'a pas obéi aux diktats de vingt personnes sans considération pour elle, elle a été cruellement huée pour le finale."

Elle interpréta également le rôle-titre de Teodolinda (d'Andreozzi, avec des ajouts de Cimarosa, Federici et Sarti) en face de Michael Kelly (Minulphus), le 19 mars ; et Zenobia dans Odenato et Zenobia (pasticcio de Sarti, Giordani, Tarchi et Federici), le 11 juin. Une assez mauvaise saison artistiquement parlant, pour le King's Theatre.

Durant l'été 1793, elle participa aux oratorios donnés à Covent Garden sous la direction de John Ashley. Un autre incident eut lieu quand elle refusa de chanter le "Mad Bess" de Purcell dans la troisième partie de l'oratorio le 6 mars 1793, tout en produisant un certificat médical. On lui fit valoir qu'elle avait chanté les deux premières parties sans problème. Elle fut remplacée par Mme Dussek au concert suivant.

A la suite de cette affaire, James Harrison, chanteur et éditeur de musique, excédé par son comportement, écrivit une lettre ouverte (anonyme) dans The World, stigmatisant l'attitude de la cantatrice. Celle-ci se procura l'autographe de la lettre et lui fit un procès. Qu'elle gagna.... pour recevoir un shilling de dommage et intérêts. Furieuse, elle refusa de chanter à la soirée à bénéfice de John Ashley... qui fit un procès à Harrison, clamant que le manque à gagner provoqué par l'absence de la prima donna était de sa faute !! Le public suivit toutes ses péripéties avec avidité, d'autant plus que James Harrison était le frère du chanteur Samuel Harrison avec lequel Gertrud Mara avait eu une liaison affichée en 1786... (Après une villégiature à Margate, ils s'étaient rendus à Paris ensemble.)

Après la saison 1792-1793, Gertrud Mara n'eut plus de contrats de longue durée avec aucun établissement. Elle se cantonna principalement à des apparitions ponctuelles pour des oratorios ou des concerts, à Londres (comme aux jardins du Ranelagh) ou en province : Bath, Dublin...

Durant la saison 1794, engagé par Salomon, Haydn revint pour une série de concert. Gertrud Mara fut de nouveau engagée, aux côtés de la basse Johann Ludwig Fisher, l'Osmin de Mozart. Pour le premier concert du 10 février, elle chanta des airs d'Anfossi et de Guglielmi. The Oracle précisa : "Mara chanta, c'est assez dire." Pour les concerts des 17, 24 février et 3 mars, elle fut remplacée par Madame Ducrest, car elle était malade. Elle reprit du service pour le concert des 10, 17, 24 et 31 mars, et des 7 et 28 avril.

En 1794 Gertrud Mara quitta officiellement son mari qui s'était signalé par sa conduite désordonnée (boisson, jeu, infidélités). Comme le hautboïste W. T. Parke le précise dans ses Musical Memoirs : "Mr. Mara l'aimait comme il aimait la bouteille, et fréquemment cassait la tête de l'une et fendait celle de l'autre."

Elle se mit en ménage avec le ténor et flûtiste Charles Hayman Florio -de vingt-cinq ans son cadet-, qu'elle avait rencontré alors qu'il faisait ses débuts de chanteur aux oratorios de Covent Garden, les 7 et 21 mars 1794. Les deux amants s'enfuirent à Bath. Le père du chanteur, Pietro Grassi Florio, serait mort peu de temps après de l'alcoolisme dans lequel il serait tombé par sa mortification devant ce scandale...

Une lettre de la cantatrice, écrite à l'actrice Jane Pope révèle ses sentiments à propos du scandale que cela suscita :

"[...] Dans ma situation présente, je m'aperçois de mon erreur - je n'ai jamais courtisé l'amitié de ceux qui écrivent dans les journaux. Peut-être me suis-je trop enorgueillie de mon talent & de mon caractère privé pour penser que j'avais à les craindre ou que leur soutien puisse m'être nécessaire. Se sentant méprisés, en échange, n'ont pas laissé échapper la moindre anecdote de e qui m'est arrivé en public, pour me taxer d'orgueil et d'impertinence. [...] Il est très cruel après avoir entretenu ma famille et moi-même depuis mes six ans, et ensuite (je suis désolée de le dire) un mari paresseux et extravagant, à la suite de sa prédisposition à la boisson, d'être réduite à cette période de ma vie, à recommencer à zéro pour me procurer les premières nécessités, mais j'espère que ceux qui m'ont honorée de leur protection & amitié ne les retireront pas maintenant [...]"

Le 24 mars 1795, rentrée de Bath, Gertrud Mara donna un concert à son bénéfice à Hanover Square Rooms, sous la direction de Janiewicz, avec Clementi au piano. L'affluence fut maigre ; selon Haydn, il n'y avait pas plus de 60 personnes.

Le 8 juin 1795, le compositeur participa à un concert à bénéfices pour le flûtiste Ash, prête-nom supposé de Gertrud Mara. Ce fut sa dernière apparition à un concert en Angleterre.

Le 30 avril 1796, elle chanta Mandane d'Artaxerxes à Covent Garden, mais le Monthly Mirror précisa qu'elle "garde toute sa douceur, mais a perdu une bonne partie de sa puissance."



Gertrud Mara et Venanzio Rauzzini à Bath en concert

Caricature de John Nixon : 
Madame Mara à un concert à Bath, avec Venanzio Rauzzini.


Elle rechanta le même rôle à Dublin l'été 1796 avec Florio en Artaxerxes (qui fut hué chaque soir, selon le Monthly Mirror.). Il abandonna sa carrière de chanteur peu de temps après et vécut aux crochets de sa maîtresse.
Johann Baptist Mara resta à Londres, comme il y était obligé par contrat conclu entre sa femme et lui. Les deux époux étaient en mauvais termes depuis quelques temps, comme en témoigne Haydn dans ses Carnets, en évoquant une scène qui eut lieu lors du concert du 24 mars 1795, mentionné plus haut :

"Quand le concert fut fini, Madame Mara donna un soupé dans la pièce voisine. Après minuit, M. Mara fit hardiment irruption et demanda un verre de vin. Madame Mara, voyant qu'il enrageait, et craignant les conséquences, fit appel à son homme de loi, qui était à table, et qui dit à M. Mara : Vous connaissez nos lois, et vous aurez l'amabilité de quitter cette pièce sur le champs, sinon vous aurez à payer £200 demain. Le pauvre homme quitta la compagnie. Madame Mara, sa femme, partit le lendemain à Bath, avec son sigisbée, mais je pense que son obstination égoïste la rend ridicule aux yeux de tout le pays."

Mara quitta le pays quelque temps après ; il mourut dans la misère aux Pays-Bas en 1808, jouant du violon dans les tavernes en échange d'un coup à boire.

Alors qu'elle n'était pas considérée comme une bonne actrice, Gertrud Mara changea de répertoire et se produisit dans l'opéra comique à Covent Garden. Sa voix commençait sans doute à faiblir. On la vit donc en Polly dans The Beggar's Opera (25 octobre 1797) ; les critiques furent plus que mitigées, comme en témoignent ces lignes du Monthly Mirror : "Sa Polly est totalement grotesque : sa figure, son aspect, et son âge sont directement répugnants pour notre idée du personnage ; et son accent étranger et ses gesticulations complètent l'absurdité [de cette prise de rôle]"

Elle ne se découragea pas, puisqu'elle chanta également à Covent Garden en 1797-1798 dans Love in a village, The Castle of Andalusia, The Duenna, Lionel and Clarissa, et Marian.

Le 16 octobre1798, Florio donna un opéra, The Outlaws à Drury Lane. Ce fut un échec, avec six représentations. Les rumeurs du temps affirment que le véritable compositeur n'était autre que Gertrud Mara.

Sa présence en Zemira dans The Egyptian Festival (Drury Lane, 11 mars 1800) fut admise car c'était une autre tentative de Charles Florio comme compositeur. Ce fut un échec, malgré des décorations somptueuses. Le jeu de Mara fut critiqué comme étant un "scandale absolu pour sa profession" (Dramatic Censor).

Elle participa à l’une des deux créations anglaises de la Création de Haydn au King's Theatre, le 21 avril 1800 avec Sophia Dussek-Corri.

Le couple continuait à faire scandale puisqu'en août 1798, ils furent traduits devant les tribunaux pour avoir séquestrée et battu leur cuisinière quand elle avait désiré rendre son tablier. Le litige fut finalement réglé à l'amiable.

Devant l'échec de ses prises de rôle dans le ballad opera, Gertrud Mara retourna à ses premières amours, les oratorios, et chanta au Haymarket en 1801 dans des extraits de Haendel. Le 15 mai 1801, elle chanta toutefois Lorenza dans The Castle of Andalusia à Covent Garden, sa seule apparition scénique cette année-là à Londres.

Le 3 juin 1802, elle donna un récital d'adieu au King's Theatre. Les recettes furent énorme, quasiment £1000. Elle chanta un duo avec Elisabeth Billington, spécialement composé à cette intention, mais qui n'a pas survécu.


Gertrud Mara

Gravure publiée par Werner & Hood, 30 avril 1800.


Ruine et décadence : 1802-1833


Elle partit avec Florio, passant par Paris où elle donna des concerts -on dit qu'elle y aurait gagné 12 000 francs- passant par l'Allemagne - elle resta une semaine à Berlin en février 1803 où elle donna un concert d'adieu et se produisit dans Der Tod Jesu de Graun-, Francfort, Gotha, Weimar, Leipzig, Vienne.

Ils se fixèrent en Russie, chantant tout d'abord à Saint-Pétersbourg, puis à Moscou (vers 1807).
En 1808, Florio fut arrêté à Moscou, car on le confondit avec un Richard Florio qui s'était répandu en libelles contre le Tsar Alexandre. Ils reçurent des cadeaux somptueux quand on s'aperçut de la méprise.

Les extravagances de Florio et l'incendie de Moscou en 1812 où Mara avait investi toutes ses possessions, la ruinèrent. Florio avait essayé de spéculer en investissant dans des brevets musicaux, et les pianofortes, mais ne réussit qu'à se ruiner davantage. Il engrossa une servante russe, que Madame Mara envoya à Londres avec son enfant, mais la jeune femme retourna à Moscou où Florio recommença sa liaison avec elle.
Florio mourut en 1819 à Moscou, dans un état mental instable, refusant toute nourriture pendant trois semaines, pensant que Gertrud Mara voulait l'empoisonner...

Peu de temps après la mort de Florio, elle tenta de faire un retour en Angleterre. Elle avait soixante-douze ans... On annonça son concert, qui eut finalement lieu le 16 mars 1820, au King's Theatre. Les annonces avaient été mystérieuses, indiquant une "fort célèbre chanteuse, qu'il était impossible de nommer encore". Le concert fut un échec total ; il ne lui restait plus aucune voix, même si "elle avait encore le pas ferme, et se tenait très droite". Les critiques furent indulgents, en souvenir de sa gloire passée : "Nous préférons ne pas nous étendre sur les ruines de la grandeur évanouie, et aurions été bien plus heureux de n'avoir gardé que les souvenirs de la puissance, de la grandeur et du pathétique de cet art qui se manifestait autrefois dans les concerts de Mara." On nota que "le pouvoir et la douceur se sont évanouis, mais la correction de son goût est toujours apparent".

On trouve néanmoins mention de sa participation sur un livret milanais de I Crociati a Tolemaide de Pacini (créé à Trieste en 1828), dans le rôle de Argene !

Quittant l'Angleterre définitivement, elle s'installa à Reval -maintenant Talinn, en Estonie-, et vécut de leçons de chant auprès de l'aristocratie locale (elle fut souvent l'hôte du baron Kaulbars), et y mourut le 20 janvier 1833.

En 1831, Goethe lui dédia un second poème, "Sangreich war dein Ehrenweg", qui fut mis en musique par Hummel, et qui lui fut envoyé avec le premier poème composé en 1771.

"A Madame Mara
Pour un heureux anniversaire,
Weimar, 1831
Riche en chants était ton chemin glorieux
Gonflant toutes les poitrines
Moi aussi je chantai le long des routes et des
Sentiers, égayant chaque effort, chaque pas
Près du but, je songe aujourd'hui
A ce temps si doux ;
Sens avec moi combien je me réjouis
De te saluer et de te bénir."
(Traduction de Roger Blanchard et Roland de Candé)



Détail de l’affiche d'un concert à bénéfice du 9 juin 1796.
Photographie © DR (Collection E. Pesqué)


Bibliographie


Parmi les biographies et notices anciennes sur Gertrud Mara, on lira pour son intérêt historiographique la notice de Fétis (Fétis, FJ. Biographie universelle des musiciens et bibliographie générale de la musique. (Tome Cinquième) , Paris ; Firmin Didot, 1863, pp.434-438) qui cite certaines anecdotes que reprendront par exemple Creathorne Clayton (Creathorne Clayton, Ellen. Queens of Song Being Memoirs of Some of the Most Celebrated Female Vocalists. New York, Harper & Bros, 1865.) et Ferris (Ferris, George T. Great Singers, First Series : Faustina Bordoni To Henrietta Sontag New York : Appleton, 1891.
La légende est en marche...

Blanchard, Roger et Candé, Roland de. Dieux et Divas de l'opéra. Tome I : Des origines au Romantisme.
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Ce texte a été rédigé en 2006-2007 pour ODB-opera.

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